Je ne me préoccupai donc pas de l'avertissement bienveillant que me donnait l'officier et, le lendemain, en abordant le roi, je lui dis qu'on m'avait presque détourné de le voir, parce que je n'avais pas d'habit.
—Heureusement, me dit-il en riant, que nous nous connaissions depuis longtemps et que vous n'avez pas tenu compte de ces sottises.—Si vous restez quelque temps à Rome, si vous revenez me voir, et s'il fait chaud comme aujourd'hui, venez en manches de chemise.—Qu'avez-vous fait depuis que nous ne nous sommes vus?
—Mais, Sire, j'ai fait comme Votre Majesté, j'ai continué mon métier; seulement vous avez eu plus d'avancement que moi: le caporal des zouaves est devenu roi d'Italie.
—Ce n'est pas toutefois sans peine, reprit-il, sans soucis, sans inquiétudes et sans travail;—il m'est arrivé plus d'une fois d'envier le sort d'un vrai caporal des zouaves. Et encore, j'ai eu d'heureuses chances; je n'étais pas aussi mal qu'on l'a cru avec le pape, qui aurait pu, s'il l'avait voulu, me créer de grandes difficultés: par exemple, s'il s'était avisé de fermer les églises, je ne sais comment je me serais tiré d'affaire avec les femmes.
—Mais, lui dis-je, Votre Majesté passe pour avoir assez d'intelligence et d'accointances dans ce parti.
—Vous parlez d'autrefois, répondit-il,—et, vous et moi, nous avons quinze ans de plus qu'alors. Mais parlons un peu sérieusement—je ne veux pas que vous croyiez—je ne veux pas que personne croie—que j'ai été ingrat, et que j'ai volontairement abandonné la France dans son malheur; c'est la faute de l'empereur Napoléon;—il avait été question entre nous de l'éventualité, de la possibilité de cette guerre—et je lui avais dit:
—«En tous cas, faites en sorte que je sois averti trois mois d'avance; roi constitutionnel, je n'ai ni armée ni argent, il faut que je m'en fasse donner par ma Chambre des députés.»
»Cela convenu, quel fut mon étonnement d'apprendre, par hasard, étant à la chasse dans la montagne, que la guerre était déclarée et commencée!
»Mais, ajouta-t-il, après un silence, la France a la vie dure, elle ne tardera pas à se relever noblement.»
Quand je pris congé du roi, il m'accompagna jusque dans la salle pleine d'officiers, qui précédait son cabinet, et, là, me tendant de nouveau la main, d'une voix ferme et sonore, il me dit: