Pourquoi ne se contente-t-on plus, au mot enfant, d'ajouter un s comme signe du pluriel;—quel avantage trouve-t-on à supprimer le t et à écrire enfans?

Pourquoi alors, si cela est admis, n'écrirait-on pas, en pratiquant un retranchement semblable, des abricos—des almanas,—et le pluriel de soleil serait soleis.

Au mot un, dans votre Dictionnaire, vous indiquez, avec raison, qu'on ajoute l'article devant un quand on l'oppose à l'autre—l'un et l'autre;—mais vous ne dites pas que c'est seulement dans ce cas—et quand il ne s'agit que de deux. Si bien qu'on prend aujourd'hui—surtout dans les journaux—cet article précédant un comme s'il était simplement euphonique;—on dit: «De trois voleurs, l'un s'est enfui, les deux autres ont été arrêtés,» tandis qu'on ne devrait dire l'un que s'il y avait seulement deux voleurs;—l'un ne devrait se dire que par opposition à l'autre. C'est l'alter des Latins, qui ne se dit également qu'en parlant de deux.

Et si on peut dire les uns et les autres, c'est lorsque vous désignez une quantité quelconque,—mais divisée en deux parties dont chacune devient une unité,—ce que vous négligez de dire.

Etc., etc., etc...

Peut-être me trouveras-tu un peu pointilleux,—c'est que je m'inquiète de voir notre belle langue française menacée.

Saint François de Sales,—que j'ai choisi pour mon patron dans le ciel et dont j'aurais été si heureux d'être l'ami sur la terre, cet homme si sensé, si spirituel, si vrai, si indulgent, si charitable, si humain, a dit à Philotée: «Défiez-vous de ces petites blandices et muguetteries qu'on appelle innocentes et qui ne le sont pas longtemps.»

De même il ne faut pas permettre qu'on prenne avec la langue française même de petites libertés, et ce soin vous incombe surtout à vous autres les académiciens,—vestales chargées d'entretenir et de défendre le feu sacré, et n'oubliez pas qu'on enterrait vivante la vestale qui le laissait éteindre, ne fût-ce qu'en s'endormant.

Longtemps—et peut-être encore un peu—la langue française a été la seconde langue de tous les peuples, comme la France était leur seconde patrie;—la pauvre France, tombée au pouvoir des incapables, des avides, des fous et des coquins, est en train de ne plus être bientôt une patrie, même pour nous.

Défendez au moins la langue contre l'invasion des barbares, et, si vous craignez de n'élever contre les attaques des Tartares qu'une impuissante muraille de porcelaine qui serait brisée comme une tasse,—vous aurez au moins retardé le désastre en disant, comme disaient les Anglais, lors de leur lutte désespérée contre Napoléon, qui avait bien vu le défaut de leur cuirasse et les attaquait si dangereusement pour eux par le blocus continental: