—La nuit, au moyen d'une corde, dit-elle, le maréchal était descendu sur les rochers au pied de la forteresse;—pendant cette périlleuse gymnastique, il avait même frotté et fait luire une allumette pour se signaler aux sauveurs.
Les sauveurs étaient tout simplement madame Bazaine et un sien cousin, jeune homme aussi nouveau qu'elle aux choses de la mer;—ils avaient pris un petit bateau à la Croisette, en face de l'île,—avaient traversé, avaient accosté sur les rochers, où ils avaient recueilli M. Bazaine, puis étaient allés trouver un bâtiment italien mouillé au large du côté de Nice.—Voilà toute la vérité.
Et le reporter triomphant adressa son butin à son journal par le télégraphe, sans compter les mots.
Le récit fut lu avec avidité, reproduit par d'autres feuilles—et la légende était fondée.
Mais on en rit beaucoup à Cannes et à Saint-Raphaël.
Cette même nuit, en effet, j'avais à Saint-Raphaël des filets à la mer;—il se mit à souffler un des plus forts mistrals, vent du nord-ouest, que j'aie vu;—la mer était plus que grosse et les lames montaient en écumant sur les deux îlots, le Lion de terre et le Lion de mer en face de chez moi,—il s'agissait d'aller tirer ou, mieux, retirer nos filets, non pour prendre le poisson, mais pour sauver les filets.—Nous partîmes trois sur un canot, mon matelot, Basile Simon, M. Léon Bouyer et moi—tous trois hommes de mer endurcis.
Eh bien, nous mîmes plus d'une heure à atteindre les filets avec six avirons, et plus d'une heure et demie à les tirer de l'eau, après avoir été vingt fois sur le point d'y renoncer;—au retour, nous étions aussi mouillés que si nous étions venus à la nage, les lames nous passaient par-dessus la tête et notre canot était à moitié plein d'eau.
Cette nuit-là, aucun marin, aucun homme même connaissant un peu la mer, je ne dis pas n'aurait réussi, je ne dis pas n'aurait tenté d'accoster l'île Sainte-Marguerite par le côté où, selon la légende, madame Bazaine et son petit cousin avaient abordé les rochers; mais je dis même n'y aurait songé un instant, certain de voir l'embarcation s'emplir et couler en route, ou se briser en éclats sur les rochers.
Il n'était pas beaucoup plus vraisemblable de se figurer le maréchal, gros, pesant, peu gymnasiarque, pendu au bout d'une corde que le vent aurait agitée, secouée en le frappant et le meurtrissant contre la muraille.
Les choses ne s'étaient donc point passées ainsi.