Le maréchal—je ne me charge pas d'expliquer comment—était sorti par la porte, s'était transporté sur l'autre bord de l'île en face de l'île Saint-Honorat, côte à peu près possible par ce temps pour des marins,—où était venue le prendre une embarcation du navire italien en panne près de l'île, montée pour le moins par quatre vigoureux rameurs avec un homme à la barre.
Si, lorsque M. de Maupassant me fit le plaisir de me venir voir à Saint-Raphaël, la conversation était tombée sur ce sujet, je me serais empressé de l'éclairer—et il n'eût pas, dans son livre dont la scène se passe entre Nice et Saint-Raphaël, adopté la légende de madame Bazaine,—modifiée cependant par ceux qui la lui avaient contée.—M. de Maupassant est propriétaire d'un yacht de plaisance et pas tout à fait étranger aux choses de la mer. On n'osa pas le traiter tout à fait en bourgeois et en terrien,—on corrigea et changea certains détails par trop invraisemblables:—on fit disparaître le «petit cousin» et on le remplaça par «un ami dévoué».
Pendant trois jours et trois nuits, le golfe de Saint-Raphaël vient d'être le théâtre d'un spectacle curieux et émouvant,—une petite guerre maritime: cinq ou six vaisseaux cuirassés tentant une descente sur les côtes d'Agay à Saint-Tropez, à Saint-Eygulph et à Saint-Raphaël,—harcelés par un guêpier de torpilleurs; le vaisseau qui se laissait surprendre par le torpilleur et approcher à 400 mètres de distance, était censé avoir reçu ses torpilles; si le torpilleur était aperçu en avant des 400 mètres, il était réputé foudroyé par le cuirassé. D'où une canonnade incessante de jour et de nuit; les torpilleurs s'embusquant dans les anfractuosités, les caranques de la côte, les cuirassés envoyant des éclaireurs et des contre-torpilleurs à leur recherche.—Je crois que les torpilleurs ont eu l'avantage sur les cuirassés, représentant l'ennemi.
Nous avons vu manœuvrer ce que la science peut montrer jusqu'à présent de plus fort et de plus nouveau dans l'art de tuer les hommes en dépensant des trésors perdus.
On ne peut s'empêcher de remarquer qu'on n'a jusqu'ici trouvé qu'un seul moyen de faire des hommes, et qu'on a inventé et invente tous les jours de nouvelles manières de les tuer.
Notre petit Saint-Raphaël a joué dans l'histoire contemporaine, par deux fois, un rôle resté anonyme:—c'est à Saint-Raphaël (San-Raphaëlo)—que Bonaparte est descendu en revenant d'Égypte, c'est à Saint-Raphaël qu'il s'est embarqué pour l'île d'Elbe.
Mais ce n'était alors qu'une bourgade de pêcheurs, et on désignait, on désigne encore souvent le golfe qui le baigne, par le nom de Fréjus, qui est à une lieue de la mer.—Le territoire de Saint-Raphaël, dont Agay, Saint-Eygulph, Valescure, sont des dépendances, est fort étendu et même bien changé depuis vingt-huit ans que je l'ai découvert et vingt-deux ans que je l'habite.
Quelques jours avant la petite guerre, on avait assisté à une scène triste et touchante:—il y a à Saint-Raphaël un jeune médecin instruit, studieux, soigneux et qui plus est... heureux,—pour lui appliquer ce que disait de lui-même un très célèbre médecin: «Je le soignais, Dieu l'a guéri.» La Providence a guéri la plupart des malades qu'il a soignés.
Il a eu le malheur de perdre un petit garçon de trois ans après l'avoir disputé à la mort pendant plusieurs mois. Nous n'avons pas encore ici le «hideux corbillard»,—et le petit corps couvert de fleurs était porté à l'église et au cimetière par des jeunes filles vêtues de blanc.
Le père suivait le convoi nombreux au bras d'un ami;—ses regards tombèrent sur une des jeunes filles qui portaient l'enfant, il la reconnut et dit avec amertume: «En voilà une que j'ai réussi à rappeler de bien loin et à sauver et je n'ai pu sauver mon pauvre petit garçon!»