Puis, quand l’hiver s’est écoulé dans cette vie de fatigue et d’abnégation; quand sous les feuilles de violette se cachent de petites améthystes parfumées; quand la poitrine sent le besoin d’un air plus pur, le département de Cocagne rappelle son cher administrateur, le devoir le réclame, et il ne connaît que le devoir;—il quitte courageusement les plaisirs qui cessent, les bals finis, les bougies éteintes, les glaces absorbées, les gâteaux engloutis, les femmes pâles et fanées: rien ne l’arrête, il s’arrache à tout, il part et arrive dans son endroit, où il restera tout l’été.
Pendant que le ministre Teste attaque les possesseurs d’offices, que M. Passy (Hippolyte-Philibert) fait la guerre aux rentiers, on fait encore d’autres révolutions d’un ordre inférieur.
Je déclare publiquement que ma mémoire n’y peut suffire,—et que je proteste hautement contre les voies funestes dans lesquelles nous sommes engagés. Nous avons, tant à la Chambre des députés qu’à la Chambre des pairs, cinq cents hommes qui passent leur vie à faire et à bâcler des lois, et à recrépir les anciennes. Tous les deux ou trois ans, on renverse de fond en comble les lois qu’on vient de faire, pour leur en substituer d’autres qui ne durent pas plus longtemps;—et, ce qu’il y a là-dedans d’effrayant et de sinistre,—c’est que nous sommes forcés de connaître toutes les lois qu’on nous donne.—L’ignorance sur ce point n’est jamais admise comme excuse, l’ignorance est la mère de la prison et de la ruine.—A peine a-t-on fait entrer une loi dans sa tête, que la loi est changée, abrogée, renouvelée, et qu’il faut se mettre à l’oublier pour en apprendre une autre.—Que quelqu’un se livre à un long sommeil ou à un court voyage, son premier soin à son réveil ou à son retour doit être de se mettre au courant des lois nouvelles.—Pendant que j’étais allé passer quinze jours chez mon cher frère Eugène, à Imphy, on en avait fait une douzaine que je me suis mis à apprendre; sans cela je serais exposé à me lever innocent dans ma chambre et à me coucher criminel dans une maison du roi, sous l’œil paternel de la gendarmerie.
Ainsi une ordonnance est venue le 1er janvier nous dire que nous ne savions plus compter, que c’était inutilement que nous avions chargé notre mémoire autrefois de toutes les dénominations de nombre, de mesure, d’espèce de poids, etc.—Que le français que nous avons appris est en partie supprimé et qu’il en faut apprendre un autre.
Paris alors s’est trouvé dans une grande confusion, il semble que le Seigneur ait dit des Français comme autrefois des audacieux architectes de la tour de Babel—en punition du bavardage auquel s’abandonne notre malheureux pays:
Genèse, XI-7. «Confondons tellement leur langage qu’ils ne s’entendent plus les uns les autres.»
Une grande perturbation s’est mise parmi les femmes—qui, obligées de mesurer leurs étoffes par mètre, centimètre et millimètre,—depuis la suppression de l’aune, vont être pendant longtemps habillées à contre-sens.
Vous vous égarez en voyage, vous demandez à un paysan à quelle distance vous êtes de la ville la plus voisine.—Si ce paysan respecte les lois de son pays—il vous effraye en vous disant: «Vous êtes à trois kilomètres et neuf hectomètres.» C’est consolant.
Il n’y a plus de voie de bois.—Ce que vous appeliez ainsi, vous voudrez bien le désigner à l’avenir, sous peine d’amende, par cette dénomination prolongée, un stère quatre-vingt-douze centistères.—Bien du plaisir.
Certes, le système décimal est bien plus logique que l’ancien système,—mais il n’est pas mal de constater en passant tout ce qu’entraîne de tumulte et de perturbation un changement, même pour une incontestable amélioration.