Le premier jour du combat, M. de Lamartine fit un fort beau discours plein d’idées justes et élevées. Il avait été convenu entre M. Thiers et M. Barrot que ce dernier s’abstiendrait de parler,—parce qu’il ne pouvait parler que pour expliquer son alliance avec M. Thiers, et que la chose était difficile à faire honnêtement;—mais M. de Lamartine le pressa, le harcela avec tant d’insistance, d’obstination et de vivacité—qu’il fallut monter à la tribune, où ledit M. Barrot pataugea considérablement.
Le Constitutionnel, c’est-à-dire M. Étienne, l’auteur de Joconde,—et M. Véron, le directeur de l’Opéra, s’en indigna;—il ne trouva pas convenable que M. de Lamartine, qui n’est qu’un poëte,—se permît de se mêler de choses sérieuses;—on le renvoya à sa lyre, à sa nacelle, à Elvire.
Hélas! mes chers messieurs,—si vous ne voulez pas que les poëtes montent à la tribune,—je vous avouerai que j’ai quelquefois aussi un peu de chagrin de les voir descendre jusque-là,—de les voir jouer de grandes idées et de belles paroles, contre le patois diffus et creux des avocats que vous admirez,—et quitter les immortelles choses de Dieu, de la nature, et de l’humanité,—pour s’occuper des intérêts étroits et mesquins des coteries, et des mauvais petits ambitieux qui se partagent et s’arrachent les lambeaux de ce qui ne sera bientôt plus un pays.
Calmez cette sainte horreur contre les gens qui ont de nobles pensées, et qui parlent un beau langage;—ne craignez pas qu’ils gâtent le métier,—ils seront toujours en grande minorité parmi vous.—Dans cent ans d’ici,—tous vos grands hommes seront morts et oubliés avec les intérêts étroits auxquels ils se mêlent;—le temps, qui fait justice de toutes les ambitions, ne gardera dans l’avenir, comme il n’a gardé dans le passé, que les poëtes;—et si on se rappelle quelquefois M. Thiers, ce sera parce qu’il a écrit l’histoire de la révolution française.
Le second jour, M. Berryer prit la parole au nom de son parti;—sa parole puissante et animée, sa voix vibrante et nerveuse, servant à la fois d’organe à une logique rigoureuse,—firent sur la Chambre l’effet d’un tonnerre lointain qui gronde.
Le troisième jour, les amis de M. Molé se réjouirent fort, et préparèrent leur cabinet pour remplacer immédiatement celui qu’ils se croyaient sûrs de renverser le soir même:—c’est ce qui les perdit.
Refuser tout à fait les fonds secrets était une chose très-grave,—car, le ministère une fois renversé par ce refus, il fallait le remplacer et vivre de la portion congrue qu’on lui aurait faite.