Je respecte l’institution du jury, comme je respecte toutes les institutions: mais voici un petit raisonnement mathématique que je risque contre ladite institution.

Tacite l’a dit, et Cicéron aussi, et, je crois, tout le monde aussi: la vérité n’a qu’une forme, le faux en a mille; en effet, mettez un seul juge, un cadi, à un tribunal, et donnez-lui une cause à juger; si la cause est un peu embrouillée, il y a une douzaine de manières de juger la question; de ces douze manières une seule est la bonne. C’est déjà assez inquiétant pour l’accusé de jouer sa fortune ou sa vie avec une chance pour lui et onze contre lui. Et certes je suis bien modéré en supposant qu’un homme n’a que onze chances de se tromper dans un jugement. Demandez à un passant quelle est la date du mois, il a tout de suite vingt-neuf chances contre une pour répondre une erreur. Mais, prenant pour base une chance pour la vérité, et onze pour l’erreur qu’aurait un seul juge, douze jurés ont naturelle douze chances pour tomber juste et cent trente et une pour se tromper.

Dernièrement encore deux hommes ont été condamnés à mort par un tribunal et acquittés par un autre comme parfaitement innocents, malgré la remarquable plaidoirie de M. le procureur du roi de l’endroit.

Il n’y a rien au monde de si ridicule et de si atroce que la position de ce qu’on appelle le ministère public. Un avocat passe quinze ans de sa vie à défendre n’importe qui et n’importe quoi; ensuite il arrive au parquet, et là il passe quinze autres années à accuser n’importe quoi et n’importe qui. Or, sur dix accusations capitales, il y a au moins cinq acquittements. Le ministère public rentre donc dîner chez lui cinq fois par mois pour le moins, ayant parlé cinq heures pour faire guillotiner un homme innocent. Il dîne bien, prend son café et va au théâtre ou dans le monde, où il est reçu avec égards ou distinction. Chose bizarre, cependant, on honore le procureur du roi et on avoue une répugnance invincible pour le bourreau. Il faudrait cependant pour que les choses fussent égales entre eux, que le bourreau eût tranché la tête à un certain nombre d’innocents, et qu’il l’eût fait sciemment.

Il est connu au palais que lorsque l’on tient à une condamnation capitale, on ne fait venir l’affaire qu’à la fin d’une session; les jurés se sont accoutumés alors à l’idée terrible de prononcer la peine de mort. Ils ont pour les derniers accusés toute la sévérité qu’ils n’ont pas osé avoir pour les premiers; et puis, ils sont fatigués, ennuyés. Tel homme va aux galères, moins pour avoir commis un vol avec effraction que pour avoir fourni à un avocat le prétexte et le droit de parler et d’ennuyer les jurés pendant cinq heures.

On distingue, au commencement d’une session, les jurés en deux classes:

Ceux qui viennent avec l’intention de ne jamais condamner;

Ceux qui apportent la ferme résolution de condamner toujours.