—Voilà les concerts à peu près finis.—Mon Dieu! si je n’étais pas fils d’un pianiste distingué,—quelle sortie je ferais contre les pianistes!—Mon père, et quelques anciens pianistes qui n’ont fait que bien peu d’élèves qui aient conservé leurs traditions, faisaient et font encore sortir de cet instrument, où tout est en bois,—des sons vibrants et pleins.
Les pianistes modernes,—presque tous, ont plus d’agilité que de sentiment, remplaçant les sons par des bruits,—délayent et noient,—sous le nom de variations,—une pauvre petite mélodie dans les flots de gammes et de notes frappées, coulées, saccadées,—et, si je les applaudis quelquefois quand ils ont fini, je les prie bien de croire que c’est seulement pour les récompenser de ce qu’ils finissent.
—On a donné, à la Chambre des députés, communication des pétitions ayant pour objet la réforme électorale.—Le rapport, très-consciencieux, a été fait par un savant magistrat,—M. de Golbéry.—Nous n’avons pas besoin de répéter ici notre opinion, déjà exprimée à plusieurs reprises, sur l’extension du droit de suffrage et sur le suffrage universel.—La discussion a eu lieu entre MM. Thiers, Garnier-Pagès et Arago.
M. Garnier-Pagès—a fait, il faut le dire, de notables progrès comme homme politique;—il étudie sérieusement les questions, et les traite en logicien.—Pour M. Arago, il a fait reparaître de vieux arguments vermoulus,—qui ne répondaient qu’à des attaques que personne ne songeait à faire. M. Thiers a été extrêmement faible.—Mais la Chambre a senti que, dans un cas aussi grave, elle devait le soutenir, pour ajourner indéfiniment la prise en considération de la réforme électorale.
—M. Bugeaud a cité un toast récent porté par M. Garnier-Pagès dans un de ces banquets ridicules—que j’ai, il y a bien longtemps, appelés gueuletons politiques,—où des gens se disent: «La patrie est en danger,—mangeons du veau et portons des toasts.»—Ce toast—de M. Pagès—répond à un argument que j’ai mis en circulation il y a trois ou quatre ans.—Je disais: «L’égalité que demande le parti républicain est plus qu’un rêve, plus qu’une bêtise;—c’est une bêtise odieuse, parce qu’elle tend, non pas à ajouter des pans aux vestes,—mais à couper les pans aux habits.»
«Nous ne couperons pas les pans des habits, a dit M. Garnier-Pagès,—mais nous en mettrons aux vestes.»
—Dans cette séance,—le même M. Pagès a adressé aux ministres une interpellation un peu brutale peut-être, mais dont la franchise ne me déplaît pas.—Il s’agissait de MM. Capo de Feuillide et Granier de Cassagnac.—M. Thiers, qui a perdu la tête, a horriblement pataugé.—Il aurait été le plus ridicule des hommes sans M. Cousin, qui a eu la bonté de l’être plus que lui.—A propos de M. de Feuillide, M. Thiers ne connaît pas cet homme;—cependant je crois savoir que M. Thiers lui a dit,—parlant à lui-même: «Eh bien! monsieur, avouez qu’il n’y a que les gens du Midi pour être aujourd’hui ce que nous sommes l’un pour l’autre, après avoir été ce que nous étions hier.» La réponse de M. Cousin: «Cette personne est venue me demander des passe-ports,» rappelle celle d’un enfant qui avait reçu un coup sur l’œil en jouant avec des camarades que ses parents avaient proscrits, et qui, ne voulant pas avouer sa désobéissance, répondit à la question qu’on lui faisait sur sa blessure: «Maman, c’est moi qui m’a mordu l’œil.»
Le mot est resté proverbe,—et donner des passe-ports se dit aujourd’hui pour exprimer honnêtement une chose qui n’est pas honnête.
—Dans la discussion sur la réforme électorale,—M. Thiers s’est rendu coupable d’une phrase que nous dénonçons aux femmes: «Il faut exclure de cette prétention un certain nombre d’hommes qui, comme LES FEMMES et les enfants, n’ont pas la raison nécessaire.»