En recevant sa croix,—M. Jaubert a dit: «Thiers me payera cela.»
Juin.—1.—Je reçois en ce moment des nouvelles d’un dieu chevalier de la Légion d’honneur, qui ne laissait pas de m’inquiéter un peu;—je veux parler de M. Enfantin, ex-dieu des saint-simoniens. Je m’étais demandé souvent:—Que diable peut-on faire quand on a été dieu?
Voici ce que je lis dans une lettre écrite par M. Bory de Saint-Vincent, chef de l’expédition scientifique envoyée à Alger:—«Nous avons recueilli deux crapauds, dont un assez gros, marqué de taches variant du brunâtre au verdâtre, trouvé pour la première fois par M. Enfantin.»
M. Enfantin, après avoir lutté deux ans contre Dieu,—l’autre dieu, vous savez,—l’ancien, celui qui a créé le soleil et les mondes, une foule de vieilleries;—après l’avoir traité plus que légèrement et avoir essayé d’en faire un dieu de la branche aînée,—M. Enfantin,—homme fait dieu contrairement au Christ dieu fait homme, avait donné sa démission.—M. Enfantin était, il est vrai, de première force au billard et avait inventé un bleu nouveau pour les effets;—mais ce n’était pas là un avenir ni même un présent,—il s’est fait savant;—c’est bien humble.—Qu’est-ce en effet que d’être savant et surtout relativement à l’histoire naturelle?—c’est simplement passer sa vie à admirer les créations infinies de Dieu et épuiser son intelligence à les comprendre. Il est triste de jouer ce rôle vis-à-vis d’un rival.
Mais,—M. Enfantin est-il de bonne foi? s’il avait découvert quelque animal beau et noble comme le cheval,—ou riche, léger, féerique comme le colibri, ou terrible comme le lion, ou utile comme le chameau, je croirais à son humilité et à sa résignation,—comme je crois à celle de ses fils les sous-dieux Michel Chevalier et quelques autres qui se sont résignés à la domination des Bertin, propriétaires du Journal des Débats,—et marchent d’un fort bon pas à la fortune et à ce qu’on appelle les honneurs. Mais aller découvrir un hideux crapaud,—assez gros,—brunâtre et verdâtre,—un crapaud dont Dieu l’ancien était honteux, qu’il avait caché dans quelque mauvaise flaque d’eau de l’Afrique,—espérant qu’on ne l’y trouverait pas;—à la façon d’un poëte qui froisse et met au feu des vers dont il est mécontent;—d’un sculpteur qui jette avec colère dans un coin la terre glaise rebelle sous ses doigts.—N’est-ce pas plutôt une dénonciation qu’une découverte:—cela au point de vue de M. Enfantin, à la fois dieu et apôtre de la forme. Ne veut-il pas dire: «Tenez, voilà ce qu’il fait votre dieu,—le dieu que vous m’avez préféré;—c’est joli,—n’est-ce pas? vous devez être bien content d’avoir un dieu qui fait des choses comme cela.»
Il est probable qu’on amènera en France les découvertes de M. Enfantin,—pour améliorer, par le croisement des races, l’espèce des crapauds dans notre belle patrie.
2.—La guerre que l’on fait en Afrique finira par nous paraître très-singulière.—En France, toutes les idées tournent au commerce,—à l’industrie,—aux affaires,—et la guerre entraîne de ces actes auxquels on a besoin d’être accoutumé pour ne pas s’effaroucher un peu.—Un journal, intitulé le Siècle, écrit dans le même numéro: «Le maréchal Valée s’est dirigé sur la plaine du Chétif,—détruisant les tribus et incendiant les récoltes sur pied;—nos troupes ont fait beaucoup de mal à l’ennemi.
Et à la page suivante: «Abd-el-Kader a mis le feu à la plaine;—la guerre qu’il nous fait est celle d’un brigand et celle d’un vandale.»
—J’ai vu également le même jour, dans un seul journal,—deux faits différents,—dans lesquels on trouve ces mots:—«Il a tué deux hommes.» Dans le premier cas,—l’auteur du meurtre a un pantalon garance, son action est glorifiée;—l’autre a un pantalon noir, il est appelé en cour d’assises. Le premier est un brave soldat qui aura de l’avancement,—le second un lâche assassin qui sera guillotiné.