Mais je n’avais pas prévu l’argument que voici:
«Chère proposition,—répondirent ces messieurs,—il s’agissait alors de ministres corrupteurs et de dévouements mercenaires;—mais aujourd’hui que nous avons des ministres vertueux et des dévouements désintéressés,—c’est bien différent. Fi des dévouements mercenaires! on ne doit rien leur donner; mais le désintéressement, vive Dieu!—proposition ma mie,—le désintéressement est rare;—le désintéressement est fort cher, et on ne saurait trop payer le désintéressement.»
Pour la galerie cependant il fallait faire bonne contenance; le ministère eut l’air d’approuver la proposition Remilly; mais M. Jaubert,—membre de la Légion d’honneur,—envoya à ses amis, et par mégarde à un de ceux qui n’en étaient pas,—une invitation à venir enterrer la proposition Remilly. Cette lettre de faire part,—tombée ainsi en mauvaises mains, fut rendue publique.
Cela devait tuer un ministre et un ministère;—mais dans ce temps-ci—on en voit tant d’autres—que l’on n’y fit presque pas d’attention, et que la proposition Remilly fut enterrée dans l’urne du scrutin.
Les fossoyeurs furent en conséquence conviés à un convoi de quatre-vingts couverts chez Véry;—mais, comme ce parti manque d’homogénéité,—comme on l’a péniblement formé d’éléments bizarres,—que c’est une sorte de julienne, de parti-Gibon,—les chefs défendirent qu’on parlât politique dans la crainte, que dans la chaleur du banquet on oubliât son rôle, et que l’on s’aperçût que l’on n’était réuni que par l’intérêt.
On remplaça la politique par divers exercices bachiques,—tels que la charge en douze temps—et l’ingurgitation de rhum ou d’eau-de-vie dans le gosier d’un seul coup, sans qu’il touche au palais. L’ingurgitation est la charge en douze temps appliquée au vin de Champagne.
L’ingurgitation est susceptible de divers degrés.—Un des représentants de la France, membre de la Légion d’honneur, dans ce mémorable gueuleton,—réussit à boire d’un seul trait une bouteille entière de vin de Champagne.—Quelques autres convives tentèrent de l’imiter, mais ils versèrent les bouteilles, et répandirent des flots de vin sur leurs cravates et leurs jabots, et les habits de leurs voisins.
Les toasts furent remplacés par des chansons bachiques et érotiques.
15.—Il y a plusieurs mois que j’ai annoncé, en signalant l’appui que le Messager donnait à M. Thiers,—que M. le comte Waleski serait récompensé de ce dévouement par une ambassade. Voici qu’on va l’envoyer, en effet, auprès de l’empereur du Maroc,—pour lui demander des explications au sujet des secours qu’Abd-el-Kader a reçus de lui.