Pendant que je suis en train de rendre moi-même hommage à la sagesse de mes prévisions,—je ferai remarquer le soin avec lequel j’ai cessé de parler de M. Waleski depuis qu’il s’est réfugié dans la vie privée. J’ai, dès aujourd’hui, le droit de le mettre sous la surveillance d’un de mes insectes ailés.

16.—Holà! mes guêpes, à moi!—partez, Mammone,Astarté—et Grimalkin;—je vous confie mes plus intrépides escadrons;—volez à tire-d’aile—sur un mauvais petit village qu’on appelle Montreuil, près Vincennes,—un hameau célèbre par la grosseur de ses pêches;—livrez les habitants à la fureur de vos soldats; n’épargnez ni le sexe, ni l’âge; passez le pays au fil de vos aiguillons,—et, si je vous désigne de préférence,—Mammone,Astarté—et Grimalkin,—c’est que je connais votre férocité—et que vous avez pris votre déjeuner dans les fleurs de mes lauriers-roses,—déjeuner d’acide prussique, qui ne peut manquer d’envenimer vos piqûres d’une agréable manière.

Voici ce que je lis dans un journal de l’opinion avancée: «Les élections municipales seront vivement disputées dans la commune de Montreuil, près Vincennes.

«Un fait récent est venu donner une grande importance au choix des électeurs.

«Le jour de la Fête-Dieu, le maire de cette commune commanda la garde nationale pour assister à une procession; mais le chef de bataillon, M. Roussel, résista à cette injonction, et ne donna aucun ordre à son bataillon, qui ne parut pas à la fête religieuse. Les habitants se sont hautement prononcés en faveur de M. Roussel, et ils veulent lui donner un éclatant témoignage de leur approbation en excluant le maire du conseil municipal.»

M. Roussel,—Mammone,—vous entendez.

Comment! monsieur le chef de bataillon,—vous faites de l’opposition contre Dieu?—vous ne le reconnaissez pas? Laissez-le donc être Dieu,—lui qui vous laisse si bien être chef de bataillon de la garde nationale de Montreuil; laissez-lui donc sa fête,—monsieur Roussel,—lui qui vous donne, en ce moment, une si belle fête de quatre mois, qu’on appelle l’été;—donnez-lui quelques fleurs, lui qui vous en donne tant,—lui qui pare tous vos pêchers de tant de belles fleurs roses qui deviennent plus tard ces belles pêches que vous nous vendez si bien et si cher. Et vous, honnêtes habitants de Montreuil, pourquoi traiter Dieu si mal? Donnez-lui, dans votre respect, le rang de chef de bataillon de la garde nationale;—ne le placez pas trop au-dessous de M. Roussel;—ne l’humiliez pas trop;—il a peut-être encore là-haut un vieux restant de grêle,—et les pêches ne tiendraient pas plus aux arbres que les hommes à la vie. Mais soyez tranquilles, n’ayez pas peur de l’offenser, ce serait trop d’orgueil;—il n’éteindra pas pour cela son soleil,—et vos pêches mûriront,—et aussi le raisin pour le vin que vous boirez dans le banquet que vous allez sans doute offrir à votre audacieux chef de bataillon.

Audacieux est le mot. En effet, le téméraire,—tout le monde est pour lui; eh bien! cela ne l’intimide pas; il n’en suivra pas moins la route périlleuse qu’il a osé entreprendre.

Et vous, journaliste,—mon bon ami,—comme vous vous sentez heureux!—Ce n’était pas assez d’avoir un roi constitutionnel, il fallait encore un Dieu constitutionnel, un Dieu condamné à une réclusion perpétuelle dans ses églises.—Comme Montreuil doit envier Paris!—Paris, où Dieu est sous la surveillance de la haute police;—où, s’il se montrait dans la rue, il serait appréhendé au corps comme perturbateur; Paris, qui supprime ce jour de la Fête-Dieu,—où le peuple et les rues étaient propres;—Paris, qui chicane les fleurs à Dieu,—dans la crainte de n’en plus avoir assez pour jeter à des danseuses en sueur.