M. de l’R.—a donné, ce matin, la volée à ses soixante pigeons,—qui se sont dirigés vers différents pays,—portant sous l’aile gauche un billet ainsi conçu:
«Monsieur, M. Conte, directeur général de l’administration des postes, a fait rendre une sentence de bannissement contre nos voyageurs.—Pendant quelque temps, vous recevrez ma correspondance par la voie ordinaire et peu accélérée des malles-postes; mais encore quelques jours, et nous serons en mesure de prouver à M. Conte que tous les trébuchets du monde sont impuissants contre les pattus d’Anvers. »De l’R.»
«P. S.—La rente a baissé de deux francs quarante centimes à Tortoni.»
Le fait est vrai: la rente a baissé énormément.—On assure que M. Thiers, qui jouait alors la baisse,—probablement dans la prévision et la confiance qu’il ne pourrait tarder à faire quelque haute bévue, aurait trouvé immédiatement sa fiche de consolation.—Les journaux ministériels, alors,—anciens organes du vieux libéralisme,—qui avaient eu tant de mal à glorifier l’Angleterre,—se sont sentis à l’aise quand le maître leur a permis de l’appeler comme autrefois: Perfide Albion et Carthage des temps modernes.—Le Constitutionnel—a mis de côté, d’une façon tout, à fait crâne, son vénérable et proverbial bonnet de coton. M. Chambolle,—rédacteur en chef du Siècle, a pris son air le plus martial,—et a entonné le chant de guerre.—Il a appelé la France aux armes,—et, si on ne l’avait arrêté, je crois qu’il partait tout seul.—M. Chambolle plaisante peu avec les puissances étrangères,—et je leur conseille de se bien tenir, si elles ne veulent avoir affaire à lui.—«On veut humilier la France,—s’écrie M. Chambolle,—c’était bon sous les ministres pusillanimes qui nous ont précédés,—mais, à présent, nous avons M. Thiers!»
Le Siècle a trente mille sept cents abonnés,—ce qui suppose un peu plus de quatre cent mille lecteurs.—Je me trompe fort, ou il y a, aujourd’hui et jours suivants, en France, quatre cent mille personnes qui riront aux éclats en voyant M. Thiers métamorphosé en foudre de guerre par le zèle exalté de M. Chambolle.
En tous cas, voilà les puissances averties, elles s’arrangeront comme elles pourront.—Gare M. Thiers! gare M. Chambolle!—On parle d’assembler les Chambres; je ne sais, cette fois, quelle attitude prendront les avocats qui sont censés représenter la France,—mais je n’ai pas oublié—la haine qu’ils ont toujours témoignée contre les illustrations militaires, et les avanies qu’ils ont faites, chaque fois qu’ils en ont trouvé l’occasion, à tout ce qu’il y a de noble et de grand en France.—Je m’en rappelle un exemple entre mille; il y a deux ans et demi, après la prise de Constantine,—le gouvernement demandait une pension de douze mille francs pour la veuve du général Damrémont, tué sur le champ de bataille;—les avocats ont chicané, lésiné et réduit la pension à six mille francs.
Le lendemain, on en demanda une de trois mille francs pour la veuve du colonel Combes.
Le colonel Combes, à la tête de la deuxième colonne, avait décidé la prise de Constantine; la ville était prise, il était revenu annoncer la victoire au duc de Nemours.—Seulement alors on s’était aperçu qu’il était blessé à mort.
Une longue discussion eut lieu à la Chambre, et les avocats s’élevèrent à un remarquable degré de honteuse chicane.
On demande si la mort du colonel pouvait être considérée comme service extraordinaire, ou si c’était simplement une affaire ordinaire, l’exécution d’une consigne. Quelques avocats, et, il faut le dire, M. le général Doguereau, soutinrent cette bizarre interprétation.—M. le général Doguereau termina par cette remarquable naïveté: