Quand ensuite le traité a été signé, plutôt que d’avouer sa légèreté et son inhabileté,—il a prétendu qu’on l’avait trahi, qu’on avait insulté la France.—C’est pour sauver, non la dignité du pays, mais la vanité de M. Thiers, que nous sommes sur le point d’avoir une guerre qui détruirait, pour un temps qu’il est impossible de prévoir, le commerce, l’industrie, la fortune publique, le crédit,—et qui pourrait avoir pour résultats une situation plus grave que nous n’en avons eu depuis trente ans.
Je sais bien que les vaudevilles et les chansons prétendent qu’un Français vaut quatre Anglais, quatre Russes, quatre Prussiens, etc.; mais il y a dans tous les pays des vaudevilles et des chansons, et on chante à Londres qu’un Anglais vaut quatre Français, quatre Allemands, etc.; à Saint-Pétersbourg, qu’un Russe vaut quatre Français, quatre Anglais, etc.; partout, comme titre de gloire, on dit:
Je suis Français,
Je suis Allemand,
Je suis Anglais, etc.
Qu’un jour de bataille le soleil sorte des nuages et fasse étinceler les piques, les casques et les cuirasses; dans les deux camps, on dira: aux Français, c’est le soleil d’Austerlitz;—aux Anglais, c’est le soleil de Malplaquet;—aux Suisses, c’est le soleil de Morat, etc., etc., pendant que le soleil fait tranquillement mûrir les pommes et les moissons de tout le monde.
Si le progrès de la pensée et de la raison n’est pas une chimère, on doit être revenu, en France, de ce chauvinisme, et admettre qu’il y a des gens fort braves dans tous les pays.
On doit admettre que le progrès de la civilisation, tant invoqué aujourd’hui, ne doit pas être—de faire revivre quelque épreuve pâlie d’une époque passée.
La puissance réelle d’un pays n’est plus aujourd’hui dans telle ou telle étendue de terrain,—mais dans l’industrie,—dans le bien-être matériel,—dans le progrès moral. Il vaut mieux avoir dix lieues de chemin de fer chez soi—que vingt lieues de landes conquises chez les autres.—Une découverte comme celle du métier Jacquard a aujourd’hui plus d’importance réelle que la plus éclatante victoire.
Je sais également qu’il y a de fort belles chansons—qui ont pour refrain et pour but d’engraisser les sillons avec le cadavre des ennemis.