Mais, comme chaque pays a son patriotisme et ses chansons patriotiques,—il s’ensuit naturellement que ceux que vous appelez les ennemis vous donnent le même titre et veulent également vous employer en guise d’engrais.
On ne peut admirer le patriotisme dans un pays sans au moins le tolérer dans un autre;—et la conséquence nécessaire est qu’il faut fumer la terre avec les cadavres de tous les hommes, ce qui produirait d’excellentes moissons qu’il ne resterait personne pour récolter.
Et que sont devenues ces délimitations de pays?—qu’est-ce que l’industrie,—la raison,—la philosophie, si elles ne réussissent pas à les effacer?
Vous êtes habitant de la frontière;—vous ne pouvez tracer une ligne, si ténue qu’elle soit, qui n’appartienne pour la moitié à un pays, pour l’autre moitié à un autre. Certes, vous avez plus de ressemblance, de liens d’affection et d’intérêt avec l’ennemi qui est de l’autre côté de la ligne tirée—qu’avec votre compatriote qui est à quatre cents lieues de vous.
Cependant, sur cette ligne, il y a une touffe d’herbe,—vous en aimez la moitié.—Cette moitié fait partie d’une des belles prairies de votre belle patrie;—l’autre moitié est une terre maudite.—Il y a un caillou sur la ligne;—vous en prendrez la moitié pour casser la tête de l’ennemi,—l’autre moitié cassera votre tête.
Mais voici ce qu’il y a de pis.—Un traité amène la concession d’une portion de territoire. Ce qui était la patrie,—ce qui du moins en faisait partie,—ne l’est plus, vous ne l’aimez plus. Il était beau de mourir pour elle,—agios tenatos,—il est beau, maintenant, de tuer ceux qui la défendent et de mourir en la ravageant.
Les peuples commencent à voir clair là-dedans. On ne voudra plus guère, bientôt, pour l’ambition de quelques-uns, se battre à la manière des dogues que l’on excite l’un contre l’autre, et que l’on fait s’entre-déchirer sans leur en donner d’autre raison que xsi, xsi,—mords-le,—xsi, xsi.
Pendant que M. Thiers et M. Palmerston décident que la France et l’Angleterre vont se battre,—une corvette anglaise, Samarang, sauve les marins du vaisseau français la Danaïde; le navire français l’Espérance recueille les matelots de la corvette anglaise Vénus, en danger de périr.
Des capitalistes anglais achètent, et payent des actions dans le chemin de fer de Paris à Rouen.
C’est qu’on finira par voir que nous avons tous une même terre à labourer péniblement;—que nous avons tous à lutter contre les mêmes besoins;—qu’il y a une grande patrie qui est la terre; que c’est une honteuse impuissance de borner l’amour de l’humanité à des limites tracées par le cadastre;—et que l’homme a parfaitement l’air d’un méchant animal,—qui n’a imaginé l’amour de la patrie, c’est-à-dire d’une petite partie de la terre et des hommes, que pour se mettre à son aise dans sa méchanceté, et haïr tranquillement tout le reste.