C’est fini,—ils apportent le produit de leur expérience;—ils n’ont pas trouvé d’arsenic.—Il n’y a pas de crime,—donc pas de coupable.—Mais on fait venir M. Orfila,—on lui donne des morceaux de Lafarge qu’on lui a gardés.—A son tour il fait l’affreuse cuisine;—il souffle le feu,—il fait cuire sa part du cadavre,—il rapporte de l’arsenic.—Lafarge est mort empoisonné.
Et, après de si épouvantables opérations, il reste dans la plupart des esprits la même incertitude qu’auparavant; surtout lorsque M. Raspail arrive à son tour déclarer que l’arsenic trouvé par M. Orfila n’est pas de l’arsenic,—ou que c’est de l’arsenic qu’on trouve dans tout.—Il offre d’en trouver dans un vieux fauteuil de l’audience;—dans M. Orfila lui-même, s’il veut se soumettre à une cuisson convenable,—plus que M. Orfila n’en a trouvé dans le corps de Lafarge.
On a dû s’étonner, pendant le cours des débats, de voir tous les journaux professer unanimement l’opinion de l’innocence de madame Lafarge. On n’est pas accoutumé à leur voir un accord si touchant. Ceci est un mystère que je puis expliquer dès aujourd’hui.
Les différentes feuilles se sont cotisées, et, pour le prix de soixante-quinze francs chacune, elles ont entretenu à Tulle un seul et même sténographe, qui leur a imposé à toutes et ses impressions et ses opinions, et ses façons d’entendre et ses façons de parler, etc.
—Il me reste à dire sur cette affaire deux mots à quelques messieurs:
Aux amoureux de madame Lafarge.—Il est fort à la mode parmi certains jeunes gens de professer une grande admiration,—que dis-je? une adoration—pour madame Lafarge.—Ce n’est qu’éloges sur son esprit,—sur sa figure,—sur sa modestie,—sur ses talents, et on finit par ces mots:—C’est égal, c’est une femme bien supérieure.—Voilà une femme.
Tout ceci, je me hâte de le dire, n’est qu’une ridicule affectation,—une jactance bouffonne,—semblable à celle de ces pauvres poëtes, amants insuffisants d’une grisette,—qui demandent dans leurs vers de brunes Andalouses et des combats de taureaux;—pauvres diables qui cacheraient le cordon rouge de leur montre s’ils rencontraient par hasard une vieille vache qu’on mènerait à l’abattoir.
Car si on prenait ces choses au sérieux,—si on pensait que ces paroles sont l’expression d’un sentiment vrai,—il faudrait croire à toute une génération misérablement frappée de cette sorte d’impuissance qui faisait au marquis de Sade ne trouver de plaisir dans les bras d’une femme qu’autant qu’il pouvait assaisonner ses caresses de quelques coups de couteau.
Il y a un reproche qu’il faut faire à la jeunesse de ce temps-ci,—c’est de ne pas être jeune,—ou tout au moins de cacher,—comme choses honteuses, tout ce qu’elle a de jeune, c’est-à-dire de grand, de noble, de pur et d’élevé.
Malheureusement ces honteux parodoxes sont pris au sérieux par quelques-uns de ceux qui les font et par beaucoup de femmes qui les entendent faire;—et comment feraient-elles autrement, elles ne voient d’éloges,—de fleurs—d’amour que pour des sauteuses décolletées par en haut jusqu’à la ceinture;—et par en bas jusqu’à la ceinture;—ceinture dont la largeur vous dit tout ce que d’elles leur amant ne partage pas avec le public.