J’ai évité ces chemins et je ne me suis pas mêlé à ces luttes, et j’ai découvert en moi que le ciel m’avait richement partagé,—car j’avais une fortune toute faite et une liberté assurée dans l’absence des désirs et dans la modération des besoins.
Ainsi aujourd’hui,—au milieu de ce tumulte,—où tous se ruent les uns sur les autres pour s’arracher l’argent et le pouvoir, et quel pouvoir!—je ne vois rien dans le butin qu’auront les vainqueurs qui vaille à mes yeux les magnificences gratuites dont se pare l’automne;—les courtines de pourpre qu’étend la vigne sur les murailles de mon jardin,—le bruit du vent dans les feuilles jaunies des bois,—et les rêveries,—les pensées,—douces fleurs d’hiver qui vont éclore à la chaleur du foyer rallumé.
Dans ces combats, je ne vois aucun triomphe qui flatterait mon orgueil autant que mes luttes avec la mer en colère sur la plage d’Étretat.
Ainsi,—seul aujourd’hui,—quand les poëtes eux-mêmes considèrent leur renommée comme un moyen et non comme un but,—seul je suis resté poëte,—noblement paresseux et pauvre,—libre et dédaigneux,—et j’entends le tumulte de ces temps-ci comme un homme qui, renfermé près d’un feu pétillant, entend battre sur ses vitres une pluie glacée,—j’assiste aux mêlées furieuses de l’ambition et de l’avarice,—comme si je voyais des sauvages se battre avec acharnement pour des colliers de verre et des plumes rouges, dont je ne fais aucun cas.
Les splendeurs de la nature,—les causéries de l’amitié,—les rêveries de l’amour et ces fêtes de pensée que le poëte se donne à lui-même remplissent suffisamment ma vie,—et je n’y veux admettre rien autre chose. Mon âme s’est placée dans une sphère élevée d’où je ne la laisserai pas descendre.
Il est des instants cependant où les sots font tant de bruit, qu’ils finissent par m’importuner et que je sens le besoin de leur dire qu’ils sont des sots, et de troubler leur triomphe, et je me suis creusé dans ces petits livres un trou où je puis dire une fois par mois:—«Midas, le roi Midas, a des oreilles d’âne.»
Certes un homme qui s’avise de dire aux hommes et aux choses: «Vous ne me tromperez pas, et voilà ce que vous êtes;» cet homme devait être considéré comme un ennemi public,—aussi, tout d’abord,—injures et menaces anonymes,—coups d’épée par devant, coups de couteau par derrière, on a tout essayé;—on m’a fait passer pour un homme méchant et dangereux, parce que je ne veux pas dépenser la bonté, qui est une noble et sainte chose, en menue monnaie de bonhomie et de faiblesse,—comme les femmes qui dépensent l’amour en coquetterie, qui est le billon de l’amour.
J’ai pour moi, il est vrai, les gens d’esprit,—de bon sens et de bonne foi.—Qu’est-ce? mon Dieu,—contre l’armée innombrable des imbéciles, des sots et des intrigants?—Mais j’aime mieux être vaincu avec les premiers que vainqueur avec les seconds, et je continuerai ma route,—semblable à Gédéon, qui ne voulut garder que les braves avec lui.