Je pense que ces gens ont besoin de beaucoup de vertu et de désintéressement pour conserver ainsi leur indépendance,—et que le gouvernement est sans cesse à leur porte pour les supplier d’accepter cinquante mille livres de rente,—une voiture à panneaux œil de corbeau—et des chevaux alezan brûlé.
Pour moi, j’avouerai humblement que je ne puis me rendre compte à moi-même de la brutalité de ma vertu à cet endroit, attendu qu’elle n’a jamais été attaquée jusqu’ici.
Mais,—mes braves gens,—je veux bien vous avouer toutes choses: je suis subventionné, il est vrai,—je le nierais en vain;—cela d’ailleurs est facile à voir,—je n’ai pas de chevaux, mais j’ai des pigeons blancs; j’avais un paletot neuf il n’y a pas plus de trois mois.—Après cet aveu, je n’hésite pas à vous dénoncer mes corrupteurs:—tenez, en voici un qui passe,—c’est un étudiant avec un habit noir blanchi aux coudes et aux coutures; il monte ses cinq étages—en fumant son cigare;—il vient d’acheter un de mes petits volumes.
Eh! bon Dieu, en voici un autre:—celui-là c’est une femme: la voyez-vous à la fenêtre de sa mansarde,—ses cheveux blonds se mêlent au feuillage bruni des cobéas,—elle lit un de mes romans.
Mais j’en rencontre partout de ces corrupteurs qui me subventionnent:—j’en ai dans les salons et dans les ateliers.—Il y a quelque temps,—comme je courais les bois avec un de mes amis, nous avons trouvé un volume des Guêpes chez un garde-chasse,—dans une hutte au milieu d’une forêt.—Ce brave homme me fait un revenu de trois francs par an.
Mais si cela ne me suffisait pas, monsieur E. Bouchereau,—qui m’empêcherait d’ajouter quelques pages d’annonces à mes petits livres, comme font les journaux et les revues?—qui m’empêcherait de me faire, par ce moyen, un revenu de cinq à six mille francs?—personne et rien au monde,—sinon que je suis un poëte et ne suis pas un homme d’argent.
En lisant la brochure de ce monsieur, je me suis rappelé l’époque de ma vie à laquelle il faisait allusion.
Moi pauvre! je n’ai jamais été si heureux, je n’ai jamais été si riche qu’à cette époque où je dînais souvent avec un morceau de pain et un verre d’eau.—Moi pauvre! mais il y avait des jours,—seulement quand j’avais vu s’entr’ouvrir le rideau d’une certaine fenêtre, où j’évitais de toucher les passants du coude dans la crainte de les briser.—Moi pauvre! j’ouvre des notes que j’écrivais tous les soirs,—et voici ce que j’y trouve.—Voyez si j’étais pauvre et si j’étais malheureux:
Août 182.....