«Un livre qui chamarre d’or et de soie les manteaux des ministres, qui nourrit leurs coursiers fringants, et tapisse de coussins moelleux leurs boudoirs.»
Ah! les ministres ont donc des manteaux chamarrés d’or et de soie? On apprend tous les jours: d’honneur, je l’ignorais jusqu’ici. On m’a montré dans le temps M. Perrier, qui avait un habit noir fort simple; M. Laffitte, qui avait un habit bleu à boutons de cuivre; M. Thiers, en habit noir, ou œil de corbeau. Qui diable a donc des manteaux chamarrés d’or et de soie? Ce n’est pas M. Cunin-Gridaine, que je sache; je l’ai aperçu à l’exposition des produits de l’industrie avec un habit noir. M. Schneider porte une redingote vert russe. Est-ce donc M. Duchatel? Mais non, M. Duchatel est d’ordinaire assez mesquinement vêtu. C’est dommage, du reste, car avec son ventre rondelet qui semble un ventre postiche, le manteau chamarré d’or et de soie sur l’épaule, comme Almavina, lui irait à ravir. Tout bien considéré, il paraît que les ministres n’ont pas de manteaux chamarrés d’or et de soie.
Alors pourquoi M. de Cormenin le dit-il, et le dit-il au peuple? que signifie alors la phrase de M. de Cormenin? Est-ce pour faire croire que, dans son incorruptibilité plus que sauvage, il n’a jamais vu de ministres? Pardon, monsieur, vous avez au moins vu ceux de la Restauration, quand vous leur demandiez avec tant d’instances qu’on érigeât en vicomté certain pigeonnier que vous savez.
Continuons:
Ah! j’oubliais les coursiers fringants et les boudoirs des ministres. Qui est-ce qui a vu les coursiers fringants de M. Duchatel? Les pauvres coursiers! eux fringants! Flatteur de M. de Cormenin! comme il prodigue aux chevaux des adulations dont il est si avare pour les rois! fringants! les coursiers de M. Duchatel! D’honneur, le mot est joli, et je voudrais l’avoir dit. Deux bêtes percheronnes communes à faire peur, qui se sont couronnées, comme les rois sont couronnés aujourd’hui, en se mettant à genoux.
Je parle des chevaux de M. Duchatel, parce que les autres ministres n’en ont pas, et louent des urbaines au mois.
Et les boudoirs tapissés de coussins moelleux! Je ne crois pas qu’il y ait beaucoup de boudoirs dans les ministères. Toujours est-il que le grand salon du ministère de l’intérieur, entre autres, est couvert d’un vieux tapis à rosaces qui date de l’Empire, et meublé d’un vieux meuble du même âge, d’un vieux meuble en soie verte éraillée, usée, déchirée, qu’aucun ministre n’a osé remplacer jusqu’ici.
PARENTHÈSE.—Dernièrement M. Duchatel, chez lui, avait, avec un homme de quelque importance, une conversation sérieuse sur des questions politiques d’un haut intérêt. Il était distrait et perplexe, et ne pouvait détourner ses yeux d’un certain fauteuil. Tout à coup, cédant à l’impatience, il laissa son interlocuteur au milieu d’une phrase commencée, et se précipita sur un cordon de sonnette.