Je ne sais où la comtesse-gouvernante (sarcasme) a puisé ses renseignements, mais, assurément, elle a été mal informée; ce ne peut être qu’une machination d’intrigants qui, jaloux de la prospérité de notre maison, et dans l’intention de la déprécier, ont fait agir cette méchante dame: car, de la manière dont elle a osé parler, il semblerait que madame Bourgogne est de la plus vile extraction, que sa vie est immorale et honteuse; bien que madame Bourgogne n’ait pas de titres de noblesse en parchemin (autre sarcasme), elle n’est pas non plus de basse naissance. (Elle n’était pas née pour faire des corsets.)
Je me trouve ici obligé, à regret, de dire un mot sur son origine et sa vie tout entière. (Modestie honorable.)
Sa mère, Dorothée Young, était d’une des meilleures familles de Mayence, fille du célèbre statuaire Young, dont les ouvrages sont considérés aujourd’hui comme des chefs-d’œuvre. Elle épousa, malgré l’aveu de son père (mépris des préjugés dans le sang), François Krempel, honnête artiste attaché à la chapelle du prince de Metternich; le mariage fut signé du prince; le père, irrité, déshérita sa fille. M. Krempel, sans fortune, n’eut que son talent pour soutenir et élever sa famille. Il était, à Coblentz, voisin et ami intime de M. Weskery, qui est encore aujourd’hui à Paris premier secrétaire à l’ambassade de Prusse. Par suite, les Français envahirent l’Allemagne; le prince quitta le pays. (Était-ce bien une raison suffisante d’envahir l’Allemagne, et les Français n’ont-ils pas agi un peu légèrement?)
Kunégonde Krempel, aujourd’hui madame Bourgogne, naquit (remarquez tout ce qu’il y a d’aristocratique dans ce prétérit) au château de Coblentz; la comtesse Kunégonde, parente du prince, voulut qu’elle fût tenue en son nom sur les fonts de baptême.
Elle perdit sa mère à l’âge de neuf ans; son père la mit en pension, et vint à Paris, où le comte sénateur Saur le fit entrer à la chapelle de Napoléon, pour la contre-basse; il entra aussi premier pour cet instrument au théâtre des Variétés (première contre-basse aux Variétés!), était compositeur et professeur de plusieurs instruments.
Il est mort chez lui (chez lui!) en 1833, rue de Rochechouart, 7 (de sorte que moi, je me trouve voisin de M. Krempel, comme M. Krempel était voisin de M. Weskery) âgé de quatre-vingt-trois ans, après vingt-trois ans de service à son théâtre (au théâtre des Variétés comme première contre-basse), qu’il ne quitta qu’à la mort.
En 1813, M. Krempel, étant remarié en secondes noces, fit venir sa fille à Paris; mais elle ne put sympathiser avec sa belle-mère (indépendance de caractère); elle préféra se placer, persuadée que, ayant reçu les principes de morale et de vertu de sa mère, elle pourrait se conserver dans toutes les positions. (Belle pensée!)
Ne sachant pas un mot de français, elle entra d’abord chez une maréchale, duchesse allemande; et plus tard dans d’autres honorables maisons que je pourrais citer.
Le 10 janvier 1820, je l’épousai (juste récompense!) à la mairie du deuxième arrondissement; la cérémonie eut lieu le même jour à Saint-Vincent-de-Paul. Étant moi-même sans fortune (aveu plein de noblesse), sa position ne fut pas améliorée (conséquence rigoureuse); elle se résigna, fit des économies, espérant un avenir meilleur.
En 1827, elle commença son établissement; là, de nouvelles peines l’attendaient. Elle éprouva des difficultés et des embarras de toute nature, que sa religion (l’application de la religion à la fabrication des corsets est une découverte de ce siècle), son courage surnaturel et son grand amour du travail lui firent surmonter.