Elle engage son voisin à manger l’œil du veau,—ou telle autre partie du cadavre qui passe pour plus délicate et plus recherchée.
Voici un homme qui n’a plus faim;—mais il mange encore.—C’est si amusant de faire tenir dans son estomac le plus de cadavre possible!—D’ailleurs, quelques-uns se font gloire d’être gros mangeurs,—et c’est leur position dans le monde.
Et puis, on a mêlé à tous ces corps morts des ingrédients qui en hâtent la décomposition dans l’estomac et permettent d’en entasser davantage.—Entre les animaux qui mange de la chair,—l’homme est le seul qui en mange pour son plaisir, c’est-à-dire au delà de sa faim.
De telle sorte qu’il m’est arrivé plus d’une fois—de voir à mes yeux se métamorphoser tout à coup la femme la plus gracieuse, donnant à dîner,—en une goule partageant un cadavre à une volée de corbeaux affamés.
Il est vrai qu’on a ajouté à tout cela l’usage dégoûtant de se rincer la bouche à table,—sordide propreté dont, pour ma part, j’ai soin de m’abstenir.
A propos de dîner, il faut encore remarquer que beaucoup de gens, en invitant, songent beaucoup moins à être agréables aux gens qu’ils reçoivent qu’à les écraser par l’opulence de leur maison,—beaucoup plus à les étonner qu’à les nourrir.—C’est dans ces maisons surtout qu’on mange des primeurs,—c’est-à-dire des légumes qui ont besoin d’être étiquetés pour qu’on ne les prenne pas au goût pour une seule et même herbe sans saveur. Beaucoup de personnes, en vous donnant des pois verts à certaines époques, n’ont évidemment d’autre intention que de vous montrer des pois chers.
J’ai déjà, à plusieurs reprises, donné à M. le comte de Montalivet la preuve d’estime de lui dénoncer à lui-même les abus qui se commettent dans son administration.
Je viens aujourd’hui lui apprendre qu’on fait du roi de France un jardinier et un fruitier,—et que les autres jardiniers et les autres fruitiers, ses confrères, se plaignent amèrement de lui.