Cette bourde a été reproduite dernièrement par M. Ph. de Ségur dans un éloge qu’il a prononcé en Chambre des pairs.

Le fait est que la bataille de Raab a été gagnée par le prince Eugène Beauharnais, qui commandait l’armée d’Italie; à la vérité, le maréchal Macdonald, alors général de division, servait sous les ordres de ce prince, mais il n’assista même pas à cette bataille, étant avec sa division à une journée en arrière.

Toutes ces choses pourraient bien devenir de l’histoire si la critique contemporaine n’y met bon ordre. Celui de nos maréchaux qui vivra le plus longtemps finirait par avoir gagné, à lui tout seul, toutes les batailles de la Révolution et de l’Empire.

Nous avons déjà parlé des avantages incontestables que procurent au pays les fréquents changements de ministère dont nous jouissons depuis quelques années. A peine les administrations et les institutions ont-elles commencé à recevoir une impulsion dans une ligne quelconque,—qu’un autre ministère vient changer la direction pour une autre, qui sera encore changée avant qu’on ait atteint aucun but.

Il y a encore d’autres agréments attachés à ce système, agréments qu’il n’est peut-être pas mauvais de dévoiler. Les ministres sortants—ressemblent à ces marins—dans une scène fort bien décrite par M. Sue,—qui, après dîner, s’amusent à jeter, par les fenêtres, la vaisselle et les meubles. On pourrait encore les comparer à ces marchandes de salade de la halle, qui, chassées à une certaine heure par les sergents de ville,—offrent, à un vil prix, le reste de leur marchandise.

Au moment du départ, toutes les complaisances, toutes les amitiés, tous les dévouements, sont admis à une grande curée de tout ce qui reste à la disposition des ministres: les croix, les emplois, l’argent, sont distribués à la manière des comestibles aux anciennes fêtes publiques.—Pendant que le ministre s’en va,—on l’arrête sur l’escalier, dans la cour,—à la porte du ministère,—il est encore un peu ministre: on lui fait signer, signer, signer. Tout cela se fait avec tant de confusion, qu’il est arrivé quelquefois, par hasard, et sans mauvaise intention, que l’on ait commis quelque mesure utile, que l’on se soit laissé aller à décerner une récompense méritée. Le plus sûr est pourtant de ne pas s’y fier.

Il est un reproche qu’on me fait fréquemment.—Je reçois une lettre ce matin qui est la soixantième, contenant à peu près les mêmes choses; je réponds aux soixante lettres et aux soixante reproches à la fois: Pourquoi n’avez-vous pas de couleur?

Il faut que j’explique ce qu’on appelle,—en journalisme,—avoir une couleur. Quand vous voulez avoir une couleur,—je vous fais grâce des nuances,—vous annoncez que vous êtes pour ou contre le pouvoir.

Si vous êtes pour le pouvoir, de ce moment vous êtes enchanté de tout ce qu’il fait et de tout ce qu’il fera; s’il pleut, vous en rendez grâce à sa haute sagacité, à sa paternelle prudence. Si le pouvoir dit: «Comment vous portez-vous?» vous citez le mot charmant; les cheveux de M. Bugeaud vous paraissent blond cendré; M. Fulchiron est un poëte distingué. Le pouvoir ferait guillotiner la moitié de la nation, brûler les moissons, rôtir les enfants, que vous n’en feriez pas moins l’éloge de son inépuisable bonté.—Si vous êtes dans l’opposition, tout ministre est un voleur, un traître. Le roi ne peut se promener dans son jardin sans que vous vous croyiez obligé de crier à la tyrannie et à l’arbitraire. A tout homme qui éprouve des contrariétés de la part de la police vous êtes obligé de tresser des couronnes. Le gouvernement répandrait l’abondance, la paix, l’union, dans toute la France, que ce n’en serait pas moins pour vous un gouvernement absurde, ennemi du pays, et qui pèserait sur la France.