Ne pas avoir de couleur, c’est ne suivre de règle que le sens commun, c’est blâmer le mal, louer le bien, rire du ridicule, quel qu’en soit l’auteur; c’est garder entre tous les partis du bon sens, de la bonne foi, du jugement et de l’esprit.

Grande nouvelle: les journaux nous annoncent que nous avons enfin un poëme épique, la divine épopée.—Il paraît que c’est une chose fort agréable et fort utile que d’avoir un poëme épique,—car dans tous les temps on a agité cette question: «Avons-nous un poëme épique?» Tous les vingt ans—il en paraît un nouveau,—et on dit alors: «La France n’avait pas de poëme épique.»

Si un poëme épique se compose de quelques milliers de vers très-ennuyeux, nous avions la Henriade de Voltaire, dont la France—ce me semble—aurait pu se contenter.

J’ai toujours entendu dire que la Henriade est un poëme épique;—un poëme épique est une chose dont on est fier, mais qu’on ne lit pas.

Je ne trouve pas que le peuple français,—en cette circonstance,—montre un enthousiasme suffisamment frénétique.

On a cependant fait beaucoup d’annonces pour apprendre audit peuple français l’événement qui devait le combler de joie.

Mais—entends donc,—peuple français, entends donc—la bonne nouvelle.—Peuple français, tu as un poëme épique;—la nature non plus ne se met guère en harmonie avec la circonstance,—l’hiver recommence,—les sureaux et les chèvrefeuilles, qui étaient tombés dans le piége que leur tendaient quelques rayons de soleil, ont vu sécher leurs premières feuilles déjà sorties,—absolument comme si nous n’avions pas de poëme épique;—mais qu’est-ce que cela te fait,—peuple français?—tu as un poëme épique;—du reste, c’était le vrai moment d’en avoir un.