J’avais proposé une loi,—claire et simple suffisamment: La propriété littéraire est une propriété.

M. de Lamartine et quelques bons esprits étaient de mon avis;—mais ils n’ont pas osé proposer à la Chambre quelque chose d’aussi raisonnable, et ils ont pris un terme de cinquante ans, qui a été repoussé.

On ne peut,—disait-on, assimiler les œuvres de l’esprit et de l’intelligence aux propriétés grossières et matérielles;—ces œuvres appartiennent à la société,

Tudieu! messieurs, quel respect aujourd’hui et quelle humilité!—cela ressemble beaucoup à l’action de Jacques Clément, qui se met à genoux pour mieux poignarder Henri III.

La société,—qu’entendez-vous par ce mot? Qu’est-ce que la société a en commun?—La société qui profitera des œuvres de l’esprit, ce sera, dans vingt ans,—un libraire,—un marchand de quelque chose;—ce sera un Lebigre ou un Ledentu d’une autre époque.—Hélas!—hélas!—mes bons messieurs de la Chambre,—je vous le dis, en vérité,—c’est une loi agraire que vous nous proposez là;—c’est un partage des œuvres de l’intelligence;—et,—je suis forcé de le faire remarquer, messieurs mes représentants,—j’ai toujours vu que les gens qui criaient le plus fort pour le partage étaient ceux qui mettaient le moins à la masse.—Les lois agraires n’ont jamais, a aucune époque que je sache,—été présentées par les gros capitalistes et les riches propriétaires.—Je ne pense pas que M. Roy—ou M. de Boissy—soient fort partisans d’une loi agraire,—messieurs.—C’est un rapprochement qui n’est peut-être pas très-heureux pour vous, messieurs.

Je l’ai déjà dit,—ce n’est pas la chose en elle-même qui me frappe;—pour moi, je n’ai jamais demandé beaucoup d’argent à la littérature,—et je puis, quand je voudrai, gagner ma vie à deux ou trois autres métiers que j’ai appris.—Je suis jardinier et laboureur, et je compte pour un bon travailleur sur les bateaux de pêche d’Étretat.

Mais je prends en grande pitié—ces pauvres gens qui s’intitulent conservateurs,—et auxquels on a tant de fois demandé déjà avec raison: «Mais que conservez-vous donc?»