Certes, aux personnes qui me connaissent pour un homme de loisir et de fantaisie, il doit paraître extraordinaire que j’aille ainsi, de gaieté de cœur, me donner le tracas et l’ennui de créer une publication, quand il paraît chaque matin, sous le titre ambitieux d’organes de l’opinion publique, un si grand nombre de carrés de papier, où il me serait loisible de glisser ce que je puis avoir à dire à mes contemporains.
Il faut donc que j’aie une raison forte et invincible, et cette raison la voici:
C’est qu’il n’y a pas UN journal dans lequel on puisse mettre vingt lignes où il n’y aurait ni bêtise, ni mauvaise foi. J’en prends à témoin plusieurs de mes amis, hommes d’esprit et de talent, qui y écrivent ou plutôt qui y rament avec tant d’ennui et de dégoût. Je fais mieux, je prouve.
Autant que je me le rappelle, au mois de juillet de l’année 1830, une révolution a été faite pour la liberté de la presse par cette intéressante partie de la population qui ne sait pas lire: la presse est donc libre.
Si le despotisme a ses inconvénients, la liberté a aussi les siens; le despotisme est considéré par celui qui l’exerce, ou comme un droit, ou comme une puissance acquise par la force, et conséquemment odieuse: comme droit, il a des limites, comme tout droit, en dehors desquelles il cesserait d’être; comme usurpation, il y a une goutte qu’on n’ose pas mettre dans la coupe sous peine de la faire déborder.
Mais la liberté étant une vertu, elle prend ses plus funestes ou ses plus grotesques excès pour un progrès, et elle ne reconnaît pas de bornes.
Le gouvernement a cru agir sagement, en mettant quelques restrictions à la liberté de la presse.
Ces quelques restrictions remplissent dans le Code onze pages, contenant chacune cinquante lignes de soixante lettres, c’est-à-dire environ soixante-dix pages d’un volume ordinaire.
Le gouvernement a cru agir sagement, en quoi il s’est parfaitement trompé.
La presse sans entraves se servait de contre-poids à elle-même; chaque nuance avait son journal, et chaque journal n’avait qu’un petit nombre de clients: