Le cautionnement a été la plus grande entrave, mais en même temps il a créé des privilèges; c’est-à-dire que, s’il a rendu beaucoup de journaux impossibles, il a donné une immense puissance à ceux qui ont pu remplir cette condition, en cela que les diverses nuances de lecteurs se sont absorbées dans une couleur et ont fait à chacun des journaux existants une très-nombreuse clientèle.
Les conditions fiscales imposées à la presse l’ont retirée des mains des écrivains pour la mettre à celles des spéculateurs et des entrepreneurs.
Ainsi, aujourd’hui, on ne pourrait citer un seul écrivain possesseur d’un journal; mais, en revanche, la presse est gouvernée, dirigée par d’anciens bonnetiers, d’anciens pharmaciens, d’anciens avoués, etc.; quelques-uns,—les journaux par actions,—appartiennent à la fois à deux mille épiciers, bottiers, pâtissiers, merciers, rôtisseurs, portiers, perruquiers, bouchers, avocats—et autres citoyens d’une littérature contestable.
Voici quels sont les résultats de cet ordre de choses pour le gouvernement et pour les écrivains.
Le gouvernement, par une de ces maladresses qu’il n’y a que les gouvernements qui sachent faire, a fait passer l’arme dont il avait peur des mains des poëtes aux mains des hommes d’affaires et des marchands. Les marchands savent ce qu’ils mettent et ce qu’ils risquent dans une affaire, et les bénéfices multipliés par les risques que doit leur rapporter cet argent. Ils ont une tenue, une pertinacité, que n’auraient jamais eues les écrivains, qui n’auraient eu en vue que des idées, des paradoxes ou des systèmes. Les marchands vont droit à leur but, qui est de rançonner comme ami ou comme ennemi le gouvernement, ou de le renverser pour prendre ou vendre sa place. Vous avez voulu avoir affaire aux marchands; eh bien! arrangez-vous avec eux; ils vous achètent la presse en gros, ils vous la revendront en détail, et gagneront dessus, et ils vous la vendront cher, et ils vous la feront payer de tout ce qui est à vous, et de bien des choses qui ne sont pas à vous.
Pour les gens de lettres, qui parlent si haut et si souvent de leur indépendance, voici ce qu’ils ont gagné au progrès. Ils ne sont plus, il est vrai, aux gages de Louis XIV; ils lèvent fièrement la tête et plaignent ou méprisent Corneille, qui a subi ce joug honteux; mais ils sont aux gages de M. Trois-Étoiles, négociant en vins, ou fabricant de cheminées, ou des deux mille bottiers, rôtisseurs, portiers, avocats, etc., dont je vous parlais tout à l’heure, qui ont déposé le cautionnement de cent mille francs exigé par la loi.
Il n’y a que deux sortes de journaux: ceux qui approuvent et soutiennent le gouvernement, quoi qu’il fasse, et ceux qui le blâment et l’attaquent, quoi qu’il fasse. Que le gouvernement prenne deux mesures contradictoires, ce qui n’est ni impossible ni rare: il est clair que si l’une est mauvaise, la seconde est bonne; que si la première est bonne, la deuxième est mauvaise. Eh bien! il n’y a pas un seul journal où on puisse dire cela.