—Quand un homme a deux amis, ce n’est que pour se plaindre alternativement de chacun d’eux à l’autre.
—On prend des amis comme un joueur prend des cartes; on les garde tant qu’on espère gagner.
—L’homme qui a un ami, qui s’assimile un autre homme, présente une surface double aux coups du malheur. On peut lui casser quatre bras et lui fendre deux têtes; il portera le deuil de deux pères: il aura le tracas de deux femmes.
—Entre deux amis, il n’y en a qu’un qui soit l’ami de l’autre.
—Entre tous les ennemis, le plus dangereux est celui dont on est l’ami.
—A la fin de sa vie, on découvre qu’on n’a jamais autant souffert de personne que de son ami.
—Ce serait pourtant une belle et sainte chose que l’amitié. Mais qui comprend l’amitié? Chacun veut avoir un ami, mais personne ne veut être l’ami d’un autre. On emprisonne ce qu’on appelle son ami dans ses propres idées à soi, dans ses goûts: on lui trace la route qu’il doit suivre. Il y a des limites où l’amitié cesse. Si votre ami prend un parti, avant de le suivre, vous examinerez s’il a tort ou raison. Ce serait là ce qu’on devrait faire pour un indifférent; mais un ami! s’il est malheureux; on doit être malheureux avec lui; criminel, on doit être criminel avec lui. Tout ce qu’il fait, on en doit supporter la responsabilité comme on supporte celle de ses propres actions; deux amis doivent se suivre dans la vie comme s’ils ne faisaient qu’un. L’amitié ne doit pas être un pacte, mais une assimilation; on ne doit pas prendre un ami, on doit devenir lui.
UN PROVERBE.—J’ai connu un homme, jeune, bien fait, à moitié spirituel, passablement brave, riche; en un mot, fort disposé à être heureux. Pour y parvenir, il résolut de mettre en pratique cet aphorisme: Il faut avoir des amis partout.
Il donnait à dîner, prêtait de l’argent, sacrifiait ses maîtresses, permettait à qui voulait de rendre ses chevaux poussifs; la bienveillance générale était une des conditions de son existence. Il jouait aux échecs et perdait; il dansait, et dansait gauchement; enfin, il n’avait de supériorité dans aucun genre, et ne pouvait exciter l’envie, si ce n’est par sa fortune; mais sa fortune n’était pas à lui.