Tout le monde était son ami; tout le monde le tutoyait: il était enchanté. Peut-être, s’il eût regardé d’un peu près les bénéfices de cette amitié universelle, eût-il vu que les gens qui ne chantaient jamais, parce qu’ils avaient la voix fausse, ne s’en faisaient aucun scrupule devant lui. L’hiver, on le mettait loin du feu pour donner la meilleure place à un étranger. On lui donnait à dîner avec la soupe et le bouilli: on ne se gêne pas avec ses amis;—on servait tout le monde avant lui, et les enfants essuyaient leurs tartines sur ses vêlements.
Un jour, un de ses amis lui écrivit une lettre en ces termes:
«Sauve-toi; je suis entré dans une conspiration qui vient d’être découverte; on a saisi mes papiers. Comme tu es mon ami, comme je sais que l’on peut compter sur toi, je t’avais mis un des premiers sur la liste des conjurés. Notre affaire est certaine; nous serons tous condamnés à mort. Fuis sans perdre un instant.»
Hermann demeurait dans un quartier de la ville assez éloigné; l’homme chargé de la distribution des lettres s’aperçut que la lettre destinée à Hermann était la seule à porter dans son quartier; il pensa ne pas devoir se gêner avec un ami; il remit au lendemain pour porter la lettre, en même temps que les autres qui ne pouvaient manquer de venir pour le même quartier; il ne porta la lettre que le surlendemain. Derrière lui arrivaient les soldats chargés d’arrêter Hermann.
Le chef de la troupe était un ami d’Hermann, il ne voulut pas avoir la douleur de l’arrêter lui-même, et resta à la porte; les soldats, sans chef pour les réprimer, maltraitèrent fort le prisonnier.
Néanmoins, sous prétexte de s’habiller, il passa dans un cabinet et sauta par la fenêtre.
Il tomba précisément sur son ami, que sa sensibilité retenait malheureusement à la porte; l’ami jeta un cri qui donna l’alarme; il fut repris et conduit en prison.
On instruisit son procès; toute la ville était convaincue de son innocence; mais la plupart des juges se récusèrent pour ne pas avoir, en aucun cas, à condamner un ami.
L’accusateur, qui était son ami, comprit que sa réputation d’impartialité se trouvait singulièrement compromise par sa liaison connue avec l’accusé; pour combattre cette prévention, il se vit forcé de le charger plus qu’il n’avait jamais fait aucun autre. Son avocat était tellement ému,—car il le chérissait,—que, lorsqu’il voulut parler, sa voix fut étouffée par ses sanglots; il reprit un peu courage, mais sa mémoire était troublée; les arguments sur lesquels il avait le plus compté ne se présentaient plus qu’à travers un nuage; sa voix était faible et mal accentuée. Hermann fut condamné à l’unanimité.
L’autorité, vu le nombre infini de ses amis, redoutait un coup de main pour forcer la prison et l’enlever; aussi fut-il mis aux fers, et ne lui laissa-t-on la consolation de voir personne. Le jour de son supplice arriva; un moment, le désespoir lui prêta des forces; il se débarrassa de ses liens, échappa aux soldats, et se serait enfui, si la foule immense des gens qui lui étaient attachés eût pu s’ouvrir assez vite pour lui livrer passage; il fut rattrapé et garrotté. Le bourreau, qui l’avait beaucoup aimé, avait peine à contenir sa douloureuse émotion; sa main, mal assurée, ne put séparer la tête du tronc qu’au cinquième coup.