Les temps sont accomplis,—monseigneur;—les opprimés ont escompté les consolations de l’Évangile: les derniers sont devenus les premiers, sans attendre pour cela la vie future;—et les pauvres d’esprit, auxquels on avait promis le royaume du ciel, l’ont vendu—comme Ésaü son droit d’aînesse pour un plat de lentilles,—et se sont emparés des royaumes de la terre, où ils s’en donnent à cœur joie.

LES LIVRES.—La longue plaisanterie du gouvernement représentatif suit toujours son cours.—Les fortifications votées sont en pleine activité.—M. Thiers, qui ne trouvait rien de si facile que de nourrir Paris assiégé avec le double de sa population ordinaire,—devrait bien se charger en ce moment de résoudre une question de quelque gravité, sur laquelle M. de Lespinasse et un ou deux de ses collègues ont essayé inutilement d’attirer l’attention de la Chambre.

Depuis plusieurs années, la consommation de la viande diminue à Paris dans une proportion d’autant plus remarquable, que la population a, au contraire, considérablement augmenté.—La viande est arrivée à un prix tellement exorbitant, que les ouvriers qui, plus que personne, auraient besoin d’une nourriture forte et substantielle,—sont obligés de s’en abstenir presque entièrement, et qu’il a été découvert qu’il se mangeait à Paris une horrible quantité de viande de cheval.

Je suis peu indulgent pour les prétentions sottement encouragées par une partie de la presse,—qui pousse les ouvriers à demander des droits politiques ou d’injustes augmentations de salaires:—mais j’ai toujours élevé la voix plus haut qu’aucun de ces estimables carrés de papier—quand il s’est agi de souffrances réelles.

Sous prétexte d’encourager et de soutenir l’agriculture en France,—on grève de droits si énormes les blés et les bestiaux étrangers,—qu’il n’y en peut entrer, parce que, dit-on, les éleveurs et les cultivateurs français ne pourraient soutenir la concurrence.—J’ai entendu M. Bugeaud, agriculteur distingué, dire à la Chambre des députés: «J’aimerais mieux voir entrer en France une armée de Cosaques qu’un troupeau de bœufs étrangers.»—Et personne n’a dit à M. Bugeaud:—«Parce que c’est à la fois pour vous un métier profitable, et d’aller vous battre contre les Cosaques, et de vendre cher les bœufs de vos prairies de la Dordogne!»

Je comprendrais,—à la rigueur,—s’il s’agissait de quelque industrie dans l’enfance, que l’on voudrait acclimater dans le pays, que l’on pût, pendant un nombre d’années limité, protéger les efforts encore incertains de cette industrie, jusqu’à ce que nos compatriotes eussent acquis l’expérience et l’habileté nécessaires pour produire avec les mêmes avantages que les étrangers.—Mais, le temps fixé écoulé, il faudrait dire aux gens:—«Le pays ne peut pas prolonger davantage ses sacrifices;—si vous n’êtes pas arrivés au même degré que vos concurrents de l’étranger, tant pis pour vous:—c’est que vous avez manqué d’intelligence ou d’activité,—ou que le pays manque des éléments nécessaires.»

Mais l’agriculture n’est pas, que je sache, une invention nouvelle,—pas plus que la viande n’est une nourriture récemment découverte.