Il y a donc plusieurs opinions publiques sur le même sujet?
Le résumé de notre discussion—fut qu’il n’y a pas d’opinion publique;—qu’il n’y a pas assez de bonheur dans le monde pour que tous en aient une part;—que celui des uns n’existe qu’au détriment des autres. Que, par cela qu’une mesure nuit à certains intérêts, elle sert merveilleusement à certains autres.
Que l’opinion publique se fait comme les émeutes, comme la foule.
Quand les journaux disent qu’il y a une émeute quelque part, les bourgeois et les ouvriers vont voir l’émeute,—les gendarmes s’y transportent pour la réprimer; ceux-ci prennent les curieux pour l’émeute, et les bousculent, les curieux s’irritent et se défendent,—et l’émeute se constitue.
Les gens qui vont voir une pièce où on leur dit qu’il y a foule—ne s’aperçoivent pas qu’ils forment eux-mêmes cette foule, qu’ils venaient voir autant que la pièce.
Beaucoup de gens s’empressent de se ranger à ce qu’on leur dit être l’opinion publique,—surtout quand elle est contraire au gouvernement; parce que, tout en obéissant à leur instinct de moutons de Panurge, ils ont un certain air d’audace sans danger qui flatte le bourgeois.—Ils seraient bien effrayés parfois s’ils savaient qu’ils sont à la tête de l’opinion dont ils croient suivre la queue,—et qu’ils seraient seuls de leur opinion publique—s’il n’y avait pas d’autres bourgeois pris dans le même piége.
Une chose tourmentait surtout M...y, c’était de savoir où on flétrit les mesures: car,—disait-il,—si chacun des membres de l’opinion publique,—qui doivent être nombreux,—se contente de flétrir ladite mesure chez lui,—comment le journal qui paraît ce matin a-t-il pu rassembler, dans l’espace de quelques heures, toutes ces flétrissures éparses d’une mesure prise hier matin,—pour pouvoir en former un total qui lui permette de présenter le nombre de flétrissures qu’il a réunies comme équivalant à une opinion publique?
Il doit y avoir un endroit où on flétrit les mesures,—comme il y a une halle à la viande,—comme il y a une Bourse;—il doit y avoir un endroit où on flétrit les mesures,—comme il y a un endroit où on en prend,—au bout du pont Louis XV.
Il faisait beau;—nous nous mîmes en route pour une grande promenade.—Aux Tuileries, il y avait beaucoup de monde autour d’un bassin;—M...y s’approcha pour voir si ces gens étaient réunis pour flétrir la mesure.—Ce n’était pas cela; ils n’avaient pas même l’air de savoir qu’il y eût une mesure;—ils donnaient des miettes de pain aux cygnes,—qui livraient leurs ailes entr’ouvertes au vent printanier,—semblables à de petits navires à la voile.