LA PENSÉE (à part). Peut-être ce butor a-t-il raison.—Allons au jardin.
Dès lors la pensée est perdue! Une fois au jardin, la malheureuse se divise à l’infini:—elle suit la feuille qui s’envole; ce rosier dépouillé lui rappelle un bouquet qu’elle a donné il y a longtemps;—chaque arbre, chaque plante, est habité par un souvenir comme les hamadryades de la poésie antique.
Tous l’entourent, la caressent, l’occupent, et le travail est oublié.
C’est ce qui arrive chaque fois qu’elle essaye une bataille en plaine avec le corps, qui a pour lui la paresse,—la plus puissante de toutes les passions,—celle qui triomphe de toutes les autres et les anéantit.
La pensée ne l’emporte pas; elle peut s’élever à son insu à une hauteur où il ne puisse plus l’atteindre.—Il faut qu’elle ruse,—qu’elle le trompe, pour le jeter dans une de ces occupations d’habitude, auxquelles il peut se livrer seul sans son concours à elle.
LA PENSÉE. Or ça, mon bon ami, voyons donc si vous saurez bien me tailler cinq ou six plumes?
Tailler des plumes est une chose que la main fait d’elle-même.
Pendant que le corps taille des plumes, la pensée s’échappe furtivement; mais quelquefois le corps saisit le premier prétexte venu pour ne pas tailler de plumes.
LE CORPS. Vous en aurez six toutes neuves, ma mie.—J’aime mieux faire des armes.
LA PENSÉE. Y pensez-vous, mon bon ami? vous exténuer comme hier! j’en suis encore malade,—ou prendre un rhume de cerveau,—et j’en mourrai.—Je ne vous cache pas même que je vous trouve un peu pâle aujourd’hui;—et, puisque vous ne pouvez pas rester en place,—promenez-vous dans la chambre en long et en large.