Voici la session ouverte,—le besoin s’en faisait sentir pour les journaux;—le procès de la Chambre des pairs était terminé,—ils ne savaient plus comment remplir leurs colonnes;—quelques centenaires commençaient à poindre;—un veau à deux têtes était né dans le département de l’Ardèche;—j’attendais à chaque instant le grand serpent de mer qui, depuis treize ans qu’un petit journal l’a inventé, ne manque jamais de faire une apparition chaque année dans les journaux, dans l’intervalle d’une session à l’autre. Quelques feuilles commençaient à se livrer à de bizarres excès: un journal auquel il manque cinq lignes est capable de tout; il n’y a ni parents ni amis qui soient à l’abri de ses attaques: il fera cinq lignes contre lui-même s’il le faut.
Un de ces carrés de papier s’est mis à raconter que le neveu de Colombier,—l’un des condamnés dans l’affaire Quénisset—apprenant qu’il allait être condamné comme complice de l’attentat du 13 septembre,—s’était noyé de désespoir;—les autres feuilles se sont emparées des cinq lignes que cela produisait.
Le lendemain,—le jeune homme s’est présenté au premier carré de papier, et a demandé une rectification;—on l’a ressuscité le troisième jour avec d’autant plus d’empressement, que cela faisait cinq autres lignes.
Cette session qui s’ouvre est la dernière de la législature actuelle.—Espérons que les membres qui la composent vont en finir avec les niaiseries qui sont, depuis l’invention du gouvernement dit représentatif,—décorées du nom de politique,—qu’on s’occupera pour la dernière fois de l’amoindrissement du pouvoir de M. Passy et de M. Dufaure, de la réforme électorale, etc., etc., et de toutes ces choses qui produisent tant de phrases et ne produisent que cela.
Espérons que les départements se lasseront de vivre sous le despotisme des estaminets de Paris,—les seules localités qui aient un intérêt sérieux aux discussions oiseuses qui remplissent les sessions;—qu’ils cesseront d’envoyer à la Chambre des prétendus représentants qui ne s’occupent que de tripotages de ministères,—et, sous prétexte d’intérêts généraux, ne tiennent aucun compte des intérêts particuliers, qui sont néanmoins nécessaires pour former un intérêt général quel qu’il soit.—Ceci est aussi absurde que si on contestait cette formule à la Cuisinière bourgeoise: «Pour faire du café à la crème, ayez de la crème et du café.»
Espérons que chaque département comprendra qu’il est temps de donner à ses représentants des mandats circonstanciés, c’est-à-dire de rogner un peu un libre arbitre que n’a jamais un ambassadeur, et d’imposer à tout député ses conditions; par ce moyen, on arrivera à des sessions sérieuses où on fera les affaires réelles du pays;—car on doit commencer à comprendre que cet hypocrite dédain pour les intérêts matériels ne s’applique qu’aux intérêts matériels des autres, et cache plus ou moins adroitement le soin qu’on prend de ses intérêts matériels à soi.
Mais je ne commencerai à prendre au sérieux la Chambre des députés que lorsqu’on aura brûlé publiquement la tribune;—tant qu’elle existera, il n’y aura que les avocats qui feront et qui mèneront les affaires, et voilà trois ans que je vous explique comment ils les font et comment ils les mènent.