J’aurais voulu voir plus de monde devant un tableau aussi curieux.—Les peintres refusés devraient au moins étudier, dans une contemplation assidue de l’œuvre de M. Bidault, quelles beautés il faut chercher, quels défauts il faut fuir pour mériter l’indulgence du jury. Voici le sujet du tableau 137:—Vue de Mycènes et d’une partie de la ville d’Argos.
«Le site que le peintre a voulu représenter est celui qui se trouve indiqué dans les premiers vers de l’Electre de Sophocle. Oreste, son gouverneur et Pylade, tous trois partis de la Phocide, arrivent à Mycènes, et le gouverneur indique à Oreste les temples et les principaux monuments qui composent cette ville. Pendant un dialogue entre ces deux héros, Pylade est occupé à cacher dans les broussailles le vase d’airain qui est censé renfermer les cendres d’Oreste.»
Je crois devoir, de l’étude que j’ai faite du tableau en question, pouvoir tirer une poétique à l’usage des jeunes peintres. Homère n’a pas fait ses poëmes d’après les règles d’Aristote,—comme il serait facile de le démontrer.—C’est, au contraire, Aristote qui a fait sa poétique d’après l’Iliade et l’Odyssée.—Voici le résumé de mon travail:
Voulez-vous peindre Mycènes?—Beaucoup croiraient travailler d’après nature et suivraient tout pensifs le chemin de Mycènes.—C’est une voie parfaitement fausse.—M. Bidault peint d’après des vers de Sophocle.—Il veut représenter Mycènes,—il place dans son tableau la Madeleine, la Chambre des députés, l’Hôtel-Dieu,—l’église Notre-Dame-de-Lorette et cinq ou six bornes-fontaines.—Si Mycènes n’est pas comme cela, tant pis pour Mycènes,—C’est elle qui a tort.
Pour l’eau,—vous croyez peut-être devoir lui donner de la transparence et de la limpidité?—Autre erreur, ce serait alors comme de l’eau véritable.—Quoi de plus commun que de l’eau?—Si vous faites de l’eau semblable à la vraie eau, j’aime mieux regarder couler l’eau de la Seine que de regarder votre tableau.
Pour les personnages,—il est bon d’attacher quelquefois un bras à l’oreille pour mettre un peu de variété dans les bras attachés à l’épaule, ce qui est du dernier commun. (Voir le gouverneur.)
Il est des parties du corps humain qu’on est convenu de dérober aux yeux,—et que beaucoup de peintres représentent cependant comme tout le reste.—Vous comprenez, dans un personnage, vu de dos, tout ce qu’on évite d’inconvenant en lui faisant partir les jambes du milieu des reins. (Voir le personnage, en char, dans le fond, traînant, avec un cheval de bois, un petit canon de cuivre comme en font les enfants.)
Vous trouverez un nouvel exemple de la variété qu’il est bon de mettre dans les bras dans Pylade, qui cache le vase d’airain;—vous tâchez sans cesse de donner à vos personnages des bras de longueur égale,—eh bien! cela n’est pas vrai; il y a beaucoup de gens qui ont des bras inégaux.
J’ai entendu dire,—par un mauvais plaisant, que le vase d’airain était une casserole de cuivre; par un autre, que Pylade cueille une citrouille sur un olivier; ces critiques n’ont aucun sens,—attendu que le livret dit positivement que c’est un vase d’airain que Pylade cache dans des broussailles;—si c’était une casserole, il ne coûtait pas plus à M. Bidault de mettre au livret que c’était une casserole;—également, si c’était une citrouille, rien ne l’empêchait de mettre une citrouille; il est donc évident que c’est un vase d’airain.
Je désire que ces quelques conseils puissent servir aux jeunes peintres.