Cette liqueur noire, composée du mélange de deux poisons, est dans un petit vase,—devant eux; ils s’arment de leur harpon de plume d’oie,—et ils se livrent à la pêche de vingt-quatre petits signes qu’ils mettent sécher, à mesure qu’ils les ont pêchés, l’un après l’autre sur les feuilles minces provenant des pourritures diverses dont je vous parlais tout à l’heure,—c’est-à-dire, pour parler plus clairement, que de leur plume d’oie, trempée dans ce poison noir,—ils dessinent sur leur papier vingt-quatre petits dessins, toujours les mêmes, mais dans un ordre différent,—mettant l’un avant l’autre, ou celui-ci après celui-là.

C’est par ce moyen qu’on détruit les religions, qu’on renverse les rois,—qu’on déshonore ou ridiculise les particuliers, qu’on excite les haines, qu’on allume les guerres, qu’on engendre des flots de bile,—et qu’on fait répandre des flots de sang.

C’est bien pis que les caractères magiques, que les signes cabalistiques des sorciers.

Vous voyez un homme qui vit calme, heureux, sans désirs, dans la retraite, à cent lieues de vous;—vous tracez deux ou trois douzaines de ces signes choisis entre les vingt-quatre:—cet homme pâlit, ses yeux s’animent d’un feu sombre; il repousse les caresses de ses enfants,—il cesse d’arroser son jardin, ses fleurs sont flétries,—son dîner est empoisonné, les mets qu’il aime ne lui inspirent plus que le dégoût,—son oreiller est rembourré d’épines;—il est sous des arbres frais, il ne goûte plus la fraîcheur,—il ne sent plus les parfums du chèvrefeuille,—il n’entend plus la voix de la fauvette cachée dans les feuilles;—son chien vient le flatter, il repousse le chien d’un coup de pied;—il n’oserait sortir, tout le monde rirait sur sa route;—il avait commencé un ouvrage avec ardeur, il y avait déposé ses plus doux souvenirs, ses plus fraîches sensations, il jette l’ouvrage au feu;—tout cela parce que vous avez tracé ces maudits signes dans tel ou tel ordre.

Maintenant, regardez ailleurs, à cent lieues d’un autre côté: un pauvre jeune homme, dans une mansarde sans meubles, grignotte quelques mauvaises croûtes de pain;—quelques grosses larmes roulent dans ses yeux,—rougis par les veilles et par la misère;—il n’oserait sortir de chez lui,—il est timide,—de cette timidité des orgueilleux;—il lui semble que tout le monde voit sa misère et y insulte;—d’ailleurs, il trouve qu’on a raison, il est découragé, il ne se sent ni talent ni esprit,—il n’est bon à rien, il ne fera rien.

Prenez alors les mêmes signes dont vous vous êtes servis tout à l’heure:—mettez celui-ci avant celui-là,—bien;—ôtez celui-là d’où il est, rapportez-le ici,—très-bien;—changez de place ces deux autres,—c’est bien cela;—mettez au commencement celui-là qui est à la fin,—mettez à la fin celui-là qui est au milieu,—séparez ces deux-ci par celui-là, mettez cet autre à côté:—on ne peut mieux,—eh bien!

Voyez,—il relève la tête;—les couleurs de la santé, de la vie, de l’espoir, reviennent sur son visage;—il lève les yeux au ciel;—son sang coule à pleine veine, il se sent fort,—il sait qu’il arrivera à son but;—toutes les misères du passé et du présent sont effacées, il ne voit que les gloires et les joies de l’avenir;—son pain dur est plus savoureux que le meilleur salmis de bécasses;—son lit de sangle—devient un moelleux divan recouvert des étoffes les plus riches;—l’eau de sa cruche se change en vin du Rhin;—les belles filles qu’il n’osait regarder dans la rue sont maintenant à lui;—son ouvrage, il le continue avec confiance;—il sort pour qu’on le voie, pour qu’on le salue, pour qu’on l’admire, et il baisse la tête en passant sous la porte cochère, tant il se sent grandi.—Il se baisserait sous le ciel pour ne pas décrocher quelques étoiles.

Voilà, madame, avec quoi et comment on gouverne aujourd’hui le pays.—Il y a beaucoup d’écoles où on apprend aux enfants à tremper des plumes d’oie dans le poison en question et à tracer les vingt-quatre signes;—avec ces vingt-quatre signes,—que tous savent tracer,—on s’attaque, on se fait maigrir, on se blesse les uns les autres,—on renverse et on détruit tout.

Nous allons parler un peu de l’éducation des enfants.