On renferme les enfants au nombre de soixante dans une chambre; on les empêche de jouer à la balle ou à la toupie—jeux de leur âge—pour leur faire apprendre les belles-lettres, qui sont les récréations de l’âge mûr.

On leur fait passer huit années d’ennui, de chagrin, de pleurs, de privations,—pour leur apprendre une langue que personne ne parle plus sur toute la surface de la terre.

De telle sorte que le but de l’éducation, le résultat de ces années de tristesse et de travail—est de se trouver à vingt ans beaucoup moins habile que ne l’était un jeune Romain à six ans.

On a trouvé singulier que Caton s’avisât d’apprendre le grec dans un âge avancé.—Il est, selon moi, bien plus singulier qu’on force de pauvres petits enfants à apprendre le latin.—Caton apprenait le grec parce qu’il avait envie de le savoir—et d’ailleurs il y avait encore des Grecs.

L’éducation consiste tout entière dans le langage;—on récompensera l’enfant qui dépeindra la débauche en beau style; celui qui exprimerait, avec des solécismes, les plus nobles et les plus purs sentiments, aurait nécessairement des pensums et serait mis en retenue.

On vous fait traduire toutes les vertus républicaines;—on ne vous parle pendant huit ans que de république;—on vous fait admirer Mucius Scævola. D’autre part—on ne vous apprend qu’à écrire de belle prose et à faire des vers.

Après quoi, ceux qui sont trop poëtes meurent de faim dans les greniers; ceux qui sont trop républicains meurent dans les rues—en prison ou au bagne:—aussi, parmi ces enfants devenus hommes,—tout ne consiste-t-il qu’en paroles.

Qu’un procureur du roi passe dix ans—à envoyer le plus possible les gens au bagne ou à l’échafaud, que pendant dix ans il s’efforce de faire condamner trois innocents contre deux coupables, et cela avec la même ardeur,—il n’en sera pas moins considéré;—mais qu’il s’avise d’écrire homme sans homme,—il est perdu, il ne peut plus se montrer,—on le désigne du doigt,—il faut qu’il change de nom et qu’il quitte la ville;—il vaut mieux, pour sa fortune et sa considération, qu’il fasse couper la tête à un homme sur l’échafaud—que de lui retrancher une lettre sur le papier.