Je n’ai pas encore vu cette année le serpent de mer,—mais il ne peut tarder à faire son apparition annuelle;—le serpent de mer a été imaginé par Léon Gozlan, je crois, il y a treize ou quatorze ans.—Depuis ce temps, les journaux en ont annoncé une nouvelle apparition chaque année,—toujours entre deux sessions.

Pour en revenir aux élections,—selon les journaux de l’opposition, toutes les candidatures hostiles au gouvernement sont assurées;—les amis du ministère n’ont aucune espèce de chance;—d’après les journaux ministériels, les candidats de l’opposition n’ont aucun succès à attendre, et ne sont pas même des rivaux sérieux pour les conservateurs.

On appelle conservateurs—ceux qui sont aux affaires, qui tiennent les places et l’argent et voudraient les conserver:—cela, dans les journaux du parti, est représenté comme une vertu civique.

On appelle indépendants ceux qui voudraient les places et l’argent,—qui attaquent les places, les abus, l’argent, les sinécures, non pour les détruire, mais pour les conquérir, et qui, à mesure qu’ils arrivent, deviennent les conservateurs les plus énergiques et les plus féroces.

Selon les journaux ministériels, tous les candidats de l’opposition sont des anarchistes, des gens sans portée, des brouillons,—en un mot, tout ce qu’étaient, sous la Restauration, les gens appelés aujourd’hui conservateurs.

Selon les journaux de l’opposition, tous les candidats conservateurs sont des gens gorgés d’or, abreuvés de la sueur du peuple et ignorant complètement l’orthographe.

Or, conservateurs ou indépendants,—les journaux de toutes les couleurs, de toutes les nuances, sont d’accord sur ceci: c’est que la presse a toujours raison.

Il n’y a pas un journal cependant dont un autre journal ne dise,—ou qu’il est vendu au pouvoir,—ou qu’il veut rétablir la guillotine en permanence.

La presse en général ne souffre pas d’appel de ses décisions, comment cependant de tant de journaux vendus, absurdes, féroces (d’après ses propres paroles), former une presse noble, indépendante, courageuse,—désintéressée,—amie de la nation, qu’elle prétend être?—Comment faire un édifice de marbre avec de la boue et du sable?—C’est une observation que je leur soumets.