»Nous déclarons qu’il est donné congé au sieur Alphonse Karr de sortir du port avec le bateau nommé l’Arselin,—à charge par ledit sieur de se conformer aux lois et règlements de l’État;—ledit navire a été reconnu du tonnage de—»tonneaux—quatre-vingt-quinze centièmes,—non ponté,—deux mâts,—et il est actuellement attaché au port de Fécamp.

»Prions et requérons tous souverains, États, amis et alliés de la France et leurs subordonnés, mandons à tous fonctionnaires publics, aux commandants des bâtiments de l’État, et à tous autres qu’il appartiendra,—de le laisser sûrement et librement passer avec son bâtiment,—sans lui faire ni souffrir qu’il lui soit fait aucun trouble ni empêchement quelconque,—mais, au contraire, de lui donner toute faveur, secours et assistance partout où besoin sera.

»Reçu soixante-quinze centimes.»

Certes, voilà qui n’est pas cher! protégé par tant d’États, de souverains, d’officiers publics, de fonctionnaires—et vaisseaux de l’État pour soixante-quinze centimes.

Je donnerais volontiers soixante-quinze autres centimes pour être protégé comme écrivain aussi bien que je le suis comme pêcheur;—malheureusement il n’en est pas ainsi,—j’en raconterai une autre fois—une preuve convaincante.

AM RAUCHEN.—L’amour est comme ces arbres à l’ombre desquels meurt toute végétation.—L’homme qui aime une femme, non-seulement n’aime rien autre chose, mais finit par ne rien haïr non plus; c’est en vain qu’il cherche dans les replis de son cœur toutes les préférences, toutes les sympathies, toutes les répugnances, tout cela est mort, mort d’indifférence.

Il faut qu’un jeune homme—jette ses gourmes,—qu’il fasse un poëme épique en seconde.

Qu’il porte des souliers lacés, dissimulés par des sous-pieds très-tirés, des éperons si longs qu’on devrait, pour la sûreté des passants, y attacher de petites lanternes et crier: «Gare!»—qu’il s’écrive à lui-même des lettres de comtesse et se les envoie par la poste;—qu’il ait pour ami un acteur de mélodrame et le tutoie très-haut dans la rue;—qu’il mette un œillet rouge à sa boutonnière pour simuler à vingt pas le ruban de la croix d’honneur; qu’il parle de créanciers et de dettes qu’il n’a pas; qu’il plaisante beaucoup sur les femmes et sur l’amour, tandis que le moindre geste de la femme de chambre de sa mère le fait pâlir ou devenir cramoisi, et que le son de sa voix le fait frissonner;—qu’il appelle, en parlant d’eux, tous les hommes remarquables de l’époque simplement par leur nom sans y joindre le monsieur;—qu’il se dise désillusionné quand il n’a encore rien vu de la vie;—qu’il parle avec dédain de l’amour, de l’amitié, de la vertu, à cette riche époque de l’existence où le cœur, gonflé de bienveillance et d’exaltation, laisse déborder toutes les tendresses et tous les beaux sentiments;—qu’il prétende fumer avec le glus grand plaisir des cigares violents qui lui font vomir, dans une allée écartée du jardin, jusqu’aux clous de ses souliers;—qu’il parle avec un enthousiasme grotesque des choses à la mode qu’il ne sent pas, et cache avec soin les beaux et vertueux enthousiasmes de son âge;—qu’il vole dans les maisons des cartes de visite de personnages qu’il n’a jamais vus—et les accroche à sa propre glace, pour donner à son portier et à sa femme de ménage—une haute opinion de ses relations;—qu’il parle tout haut avec un ami qu’il rencontre au théâtre ou à la promenade,—et ne lui dise rien qui l’intéresse,—toute la conversation n’ayant d’autre but que d’être entendu des promeneurs et des spectateurs sur lesquels on veut faire de l’effet;—qu’il porte un lorgnon avec des yeux excellents;—qu’en parlant de ses parents, il les appelle ganaches, quand, le matin même, trouvant dans la chambre de sa mère un de ses vêtements tombé sur un tapis, il l’a baisé en le ramassant précieusement;