Le Siècle a eu dernièrement à soutenir un procès—parce qu’un de ses rédacteurs s’était permis quelques critiques à l’égard des produits d’une madame H...,—marchande de modes,—je crois,—ou de quelque chose d’analogue.

Plusieurs procès de ce genre avaient déjà été jugés en faveur des marchands contre les journalistes.

Cette fois, cependant, le tribunal a pensé sagement—qu’il ne fallait pas punir les rares effets des remords qui peuvent s’emparer des journalistes à l’occasion de leur complicité quotidienne avec les marchands de n’importe quoi. Le jugement qui a acquitté le Siècle—est d’autant plus remarquable, que cent exemples dans un an viennent démontrer que les tribunaux, qui ne reconnaissent pas en fait la propriété littéraire,—n’appliquent les lois que contre les écrivains—et point pour eux.

En effet, une marchande de modes a cru pouvoir intenter un procès à un journal, parce que ledit journal avait trouvé qu’elle faisait pencher ses plumes un peu trop à gauche,—ou que ses capotes n’avaient pas tout à fait aussi bon air que celles de mademoiselle une telle.

Et en cela elle était encouragée par des précédents nombreux de procès ainsi intentés et gagnés.

Mais qu’un écrivain pâlisse sur un ouvrage, qu’il y consacre de longues veilles, qu’il y mette les études et les souffrances de toute sa vie;

Le moindre grimaud,—le petit jeune homme auquel on confie des articles d’essai pour son admission à un journal, dit impunément que le livre est mauvais, que l’auteur n’a pas le sens commun, etc., etc.

Un tribunal rirait beaucoup,—et croirait qu’on lui apporte une cause grasse,—si un auteur s’avisait de lui déférer une plainte relativement à un fait de ce genre.

Et cependant—c’est assez quelquefois pour influencer un grand nombre de lecteurs,—pour empêcher l’auteur de trouver un libraire, c’est assez pour le ruiner.