Aussi, avec quelle ténacité nous nous rattachons aux moindres souvenirs! Quelle influence gardent sur nous une mélodie quelquefois sans couleur pour tous,—certains aspects du ciel,—la fleur que d’autres foulent aux pieds avec indifférence!
C’est pour cela—que je me suis laissé plus d’une fois reprocher de parler trop souvent d’une petite fleur bleue—que les Suisses appellent herbe aux perles—et les botanistes mosotipioïdes.
Voici pourquoi les Allemands les ont appelées vergissmeinnicht, c’est-à-dire ne m’oubliez pas.
Dussions-nous nuire à l’intérêt de notre histoire, nous dirons que c’est une des traditions les plus intéressantes que nous ayons jamais entendues.
Il y a un tombeau à Mayence;—comme le nom que l’on y avait gravé a été effacé, le tombeau est à la disposition du premier venu d’entre les morts; mais, attendu qu’il est simple, et qu’aucune famille ne pourrait s’enorgueillir de l’attribuer à un de ses membres morts, l’opinion générale le laisse à un poëte, dont on n’a pas même conservé le nom de famille.
Il s’appelait Henreich; et comme ses vers, dont nous ne croyons pas qu’il soit rien resté, étaient tous à la louange des femmes, et surtout à celle de Marie, on l’appelait Henreich Frauenlob, c’est-à-dire le poëte des femmes.
Quand il était parti pauvre pour courir l’Allemagne et chercher fortune au moyen de ses romances et de son talent, Henreich avait laissé à Mayence une fille qui attendait son retour, s’éveillait pâle, dans les nuits d’orage, et priait pour lui.
Après trois ans, il revint riche et renommé. Longtemps avant son retour, Marie avait entendu son nom mêlé à la louange et à l’admiration; et, par une noble confiance, elle savait que ni la louange ni l’admiration n’avaient donné à son amant autant de bonheur et d’orgueil que lui en donnerait le premier regard de la jeune fille qui l’attendait depuis si longtemps.
Quand Henreich vit de loin la fumée des maisons de Mayence, il s’arrêta oppressé, s’assit sur un tertre d’herbe verte, et fit entendre un chant simple et mélancolique—comme le bonheur.