Aussi l’envie a-t-elle d’avance attaché des cordes à son idole pour abattre plus tard la statue qu’elle était forcée d’élever.

On n’a pas fait le succès de M. Ponsard seulement avec son talent;—pas si imprudente! l’envie veut bien détruire quelqu’un, et pour cela rien ne lui coûte, même de donner des louanges à un autre;—mais son instrument d’aujourd’hui deviendra plus tard son ennemi, si, vu la gravité des circonstances,—elle s’est crue forcée de se servir d’un homme de quelque valeur, ce qu’elle évite dans les cas ordinaires.—Les plus grands apologistes de la nouvelle Lucrèce—ont donc attribué une partie du succès au choix du sujet, aux sentiments vertueux, à l’imitation religieuse de Corneille;—de sorte que plus tard,—si M. Ponsard s’avise de vouloir prendre tout de bon la place à laquelle on l’élève aujourd’hui, on saura bien l’abattre au moyen de ses réserves prudentes.

Je respecte tous les bonheurs;—je fais un détour dans la rue pour ne pas déranger les enfants qui jouent aux billes;—dans la campagne, pour ne pas effaroucher un oiseau qui a trouvé deux grains de chènevis.

C’est pourquoi j’ai hésité à dire ce que je pense de la pièce de M. Ponsard.—Les hommes de talent se découragent facilement et on doit les flatter.—Les ravissantes choses qu’ils ont conçues,—les rêves brillants de leur imagination—sont toujours une critique assez terrible de ce qu’ils ont écrit—pour qu’on puisse sans grand danger leur en épargner d’autre;—ils savent assez—et ils sentent avec désespoir—combien l’exécution d’une œuvre d’imagination reste au-dessous de sa conception.

Telle une femme, après avoir conçu dans des extases célestes, enfante avec douleur un enfant quelquefois assez laid;—et certes je me serais tu, si l’on avait simplement proclamé M. Ponsard un des hommes de talent de ce temps-ci.

Mais, loin de là, on a voulu dresser au nouveau venu une statue faite des débris des statues brisées des dieux contemporains,—au lieu de la lui tailler simplement dans un bloc neuf.

Je dirai donc ce qu’il me semble de la Lucrèce de M. Ponsard.

La pièce manque totalement d’intérêt;—l’histoire de Lucrèce, trop de fois prodiguée en thème à notre jeunesse, ne permet ni craintes ni hésitations;—on sait parfaitement comment cela finira en prenant son billet au bureau.

Je ne ferai pas à l’auteur une grande chicane sur ce défaut, qui appartient à son sujet;—mais n’a-t-il pas contribué lui-même à perdre les chances d’intérêt qui pouvaient rester à sa pièce—en mettant les principaux personnages et le public dans la confidence de la feinte folie de Brutus?—n’a-t-il pas renoncé volontairement à l’effet qu’eut produit cette révélation, si,—la sibylle la faisant seulement soupçonner quand elle lui dit: