Je profiterai de la circonstance pour dire une fois dans ma vie ce que je pense de Lucrèce,—comme femme,—après avoir dit ce que j’en pense comme tragédie.
Cet exemple éternel de la chasteté antique me paraît aussi mal choisi que possible.
Sextus Tarquin menaçait Lucrèce, si elle résistait à ses désirs,—de la tuer, et de tuer ensuite et de mettre auprès d’elle un esclave qu’il assurerait avoir surpris dans ses bras; c’est à cette menace que céda la femme de Collatin.
C’est-à-dire que Lucrèce sacrifia la chasteté à la réputation,—la vertu à la vanité; qu’elle aima mieux être souillée que de passer pour l’être.
Je reviens un moment aux sentiments vertueux étalés, sous prétexte de Lucrèce, par nos contemporains.—La Chambre des députés a été plus loin;—elle s’est élevée contre un roman de M. E. Sue, publié dans le Journal des Débats;—elle qui venait de nous offrir une foule d’honnêtes exemples dans les élections de Langres, de Carpentras, etc.; c’est, du reste, aux époques d’égoïsme et de corruption qu’on a vu de tout temps afficher la pruderie féroce—et la vertu tigresse.
Au moment du malheur qui vient de frapper M. Odilon Barrot,—il m’a été fait des révélations que j’ai recueillies avec empressement:—j’ai vu pleurer sur ce pauvre père et prier pour lui en même temps que pour sa fille Marie—des gens pour lesquels il a été bon et généreux dans l’ombre et dans le silence.—S’il était des consolations pour une pareille douleur, c’en seraient de plus sérieuses que celles qu’ont voulu lui offrir quelques journaux dans les débats creux, dans les luttes verbeuses de la tribune.
On assure que le roi a eu le bon goût et le bon cœur d’envoyer porter des paroles de sympathie à ce père accablé—au sujet de la mort de cette autre Marie,—qui laisse, comme la première, tant de regrets après elle.
Il y a des sortes d’oiseaux sinistres qui ne sont pas, à mon gré, poursuivis d’assez de haine et de mépris.