—Alors cela pourrait durer longtemps.
—Je pense à une ravissante aventure.
—Penses-y tout haut.
—Je le voudrais bien, mais c’est que j’y joue un rôle un peu trop brillant et que cela t’humiliera.
—Raconte toujours, je n’en croirai que la moitié.
—Il y a huit jours, je reçus une invitation à une soirée,—ou plutôt à un bal modestement annoncé par ce post-scriptum: «On dansera.» Le nom de la personne m’était inconnu;—j’allumai ma pipe avec l’invitation... Mais attends un peu que je remette du tabac dans celle-ci.
—Bien.
—A quelques jours de là, j’étais triste et ennuyé, il me prit des idées mondaines. «Ma foi, dis-je, je serais bien allé à ce bal.» Puis, un peu après,—je me dis: «J’irais bien à ce bal. Tiens,—mais c’est aujourd’hui! Est-ce bien aujourd’hui?—Oui, ma foi. Parbleu! je vais y aller.» Je m’habille; ceci était le plus difficile; une fois moi habillé, le reste allait tout seul; je m’habille, je fais demander un fiacre par le portier, j’arrive à la maison indiquée, tu sais une belle maison rue ***, qui a deux magnifiques statues de Coysevox, je m’étais arrêté cent fois devant cette maison; on m’annonce, mon nom produit le plus grand effet, je vais saluer la maîtresse de la maison, qui rougit et paraît embarrassée. Un moment je me trouve seul avec elle, elle me dit: «C’est M. Ernest qui vous a amené, ne l’oubliez pas.» Puis elle me quitte et s’occupe d’une femme qui entre. Ah! c’est M. Ernest qui m’a amené, et qui est ce M. Ernest, et pourquoi m’a-t-il amené? Un gros homme vient à moi et me dit: «Vous ne prenez rien? il y a un buffet.» Je m’incline; il ajoute: «Où est donc Ernest? je veux le remercier de vous avoir amené.—Monsieur, c’est moi au contraire qui lui dois mille remercîments.—Eh bien, savez-vous où en est son affaire!—Quelle affaire?—Eh! la grande affaire!—Ah! la grande affaire...? elle va bien.—Tant mieux!—Avez-vous salué ma femme?—J’ai eu cet honneur.—Dites donc,—êtes-vous comme Ernest, vous!» Me voici, cette fois, bien embarrassé; comment est Ernest? c’est égal, une réponse évasive: «Hum, hum, c’est selon.—C’est qu’il n’est bon à rien, il ne joue pas, il ne danse pas.—Je danserais volontiers, et, si je ne craignais d’arriver trop tard, j’inviterais la maîtresse de la maison.—En effet, son carnet doit être plein; mais elle se réserve toujours quelques contredanses pour les retardataires qu’elle veut favoriser; venez.» Il me conduit auprès de la maîtresse de la maison, qui me dit: «N’oubliez pas que je vous ai promis la seconde contredanse.—Mais que me disiez-vous? dit le gros homme.—J’avais engagé madame, mais elle m’avait quitté tout à coup pour aller au-devant d’une femme qui entrait, et je pensais qu’elle ne m’avait pas entendu.—Eh bien! sans moi, vous auriez fait une jolie chose; vous voilà maintenant occupé, je vous quitte: si vous retrouvez Ernest, dites-lui que j’ai à lui parler.» Me voilà seul au milieu de ce monde, je cherche à mettre un peu d’ordre dans mes idées. Tout le monde me connaît ici et je ne connais personne. La maîtresse de la maison veut me ménager un entretien avec elle; que va-t-elle me dire?—Je le saurai bientôt; mais moi, que vais-je dire? Si je connaissais Ernest seulement! La musique annonce qu’on va recommencer à danser. Je vais prendre la main de la maîtresse de la maison: c’est une femme de trente ans, jolie et bien faite, nous faisons la première figure sans parler; pendant que les autres dansent à leur tour, elle me dit: «Pour mon mari, il n’y a pas de danger; mais méfiez-vous d’Ernest: il ne sait rien, comme vous pouvez bien penser, c’est un ami, un véritable ami, mais devant lequel je rougirais trop; d’ailleurs, il ne se serait prêté à rien; il fallait cependant que nous eussions une explication; parlez maintenant.» Heureusement qu’il—faut faire l’été; nous dansons; quand nous nous arrêtons, elle a heureusement oublié que nous en étions resté à une question qu’elle me faisait et elle me dit: «D’abord je veux vous rendre vos lettres.» Mon Dieu! pensais-je; mais je n’ai pas écrit de lettres, que je sache! Elle continua: «Il n’y a rien de si imprudent que d’écrire ainsi, je ne reçois pas une lettre, c’est par un grand hasard que je n’ai pas donné les deux vôtres à mon mari avant de les lire; je n’ai pas voulu vous répondre; j’ai pensé qu’il valait mieux vous parler; mais seule, je ne l’aurais jamais osé; dans un salon, au milieu du monde, je suis plus hardie; il ne faut plus m’écrire, il ne faut plus passer des heures entières devant ma porte, c’est à me perdre.» Ah! mon Dieu! moi qui n’étais là que pour regarder la porte!—voilà un singulier quiproquo; c’est égal, je réponds effrontément que maintenant que je puis me présenter chez elle, je n’ai plus de raison de rester devant la porte; que je veux bien ne plus lui écrire, si elle me permet de lui parler.—La pastourelle! «Non, écoutez, il vaut mieux ne plus nous voir;—je suis mariée... vous le savez... j’aime et je respecte mes devoirs.» (Ah! très-bien;—dès qu’une femme appelle cela ses devoirs,—il n’y a pas à se décourager pour l’amour.) «Quoi, madame, ne plus vous revoir, après que depuis si longtemps ma vie entière vous est consacrée, après que je me suis accoutumé à mettre en vous toutes mes pensées, toutes mes espérances; non jamais! Si vous ne voulez pas que je vous dise que je vous aime, je vous l’écrirai dix fois par jour; si vous ne voulez pas que je vienne vous voir chez vous, je m’installerai en face de votre porte, dans une échoppe d’écrivain public, et je n’en sortirai pas.—Vous m’effrayez!—Eh quoi! est-ce le sentiment que je devrais m’attendre à vous inspirer en échange de tant d’amour et de tant de respect?—Qui vous dit que ce soit le seul que j’éprouve? Mais ce que je puis vous dire, c’est que c’est le seul qu’il me convienne de montrer.» Après la contredanse, je la reconduis à sa place, je lui dis: «Pensez à l’échoppe.» Elle sourit, et je me perds dans la foule. Je cherche à deviner ce qui se passe, et ce dont je me fais l’effet d’être le héros. Quel rôle joue cet Ernest, et qui est-il lui-même? Quoi qu’il en soit, je ne vois dans tout cela rien que de fort agréable, et je vais aller jusqu’à ce qu’on m’arrête. On m’a dit qu’on danserait avec moi après trois contredanses consacrées à tout le monde. Nous reprenons notre conversation «Je pense beaucoup à mon échoppe, madame.—Et moi aussi, monsieur, mais vous me faites peur.—Défendez-moi de la faire, madame.—Oui, certes, je vous le défends bien.—Je vous remercie, madame.—De quoi donc, monsieur?—De la permission que vous me donnez de vous venir voir souvent.—Au fait, vous pouvez bien venir comme vingt autres hommes qui viennent chez moi; mais renouvelez-moi le serment que vous m’avez fait dans votre dernière lettre.» Me voici plus embarrassé que jamais: quel serment ai-je fait? N’importe, il ne faut pas hésiter. «Je le jure, madame, sur mon amour.» Elle rit. «Voilà une jolie manière de m’inspirer de la confiance!—Comment cela! je jure sur ce que j’ai de plus précieux.—C’est sur votre amour que vous jurez de ne me jamais parler d’amour!» (Ah! c’est là ce que j’avais juré!) «Écoutez, madame, je ne veux pas vous tromper, je dirai ce que vous voudrez, je vous entretiendrai de ce qu’il vous plaira, mais rappelez-vous que tout ce que je vous dirai, sur quelque sujet que ce soit, voudra dire: Je vous aime.—Mais comment ferons-nous pour Ernest?—Et que m’importe Ernest?—Il m’importe beaucoup à moi, il faut le ménager.—Oh! je le ménagerai tant que vous voudrez.—A la bonne heure!—Oui, mais je ne le connais pas.—Comment! vous ne le connaissez pas! il n’a pas été vous porter une invitation?—On m’a remis l’invitation sans me dire qui l’avait apportée.—Il m’avait dit qu’il vous connaissait beaucoup.—Je ne connais personne qui s’appelle Ernest.» Enfin, mon cher ami,—à force de causer, j’apprends une partie du mystère et je devine l’autre. Madame de*** m’avait vu sept ou huit fois arrêté devant sa porte, occupé à regarder les statues; elle a reçu deux lettres renfermant des déclarations d’amour où il y avait cette phrase banale: «Les instants les plus doux de ma vie sont ceux que je passe à contempler les lieux où vous êtes.» Elle me soupçonnait amoureux d’elle, elle m’a attribué des lettres. A quelques jours de là, comme elle sortait en voiture avec une femme, sa compagne m’a vu et a dit: «Tiens! M. Alfred de Bussault!—Qui! ce jeune homme?—Oui, vous ne le connaissez pas?—Non, vous le connaissez?—Oui, un jeune artiste,—un homme de talent.—Une figure noble et intéressante.»
—Ohé! monsieur Alfred, interrompit ici l’auditoire, qui vous a rapporté ce dialogue?
—Personne, cela fait partie de ce que je devine.