Les Français sont braves, voisin; et, puisque le pays tout entier est si parfaitement d’accord, à ce que dit LE journal, et contre le gouvernement de Juillet et pour la République,—on ne s’en tiendra pas à envoyer des phrases boursouflées aux journaux.—J’en suis encore à comprendre comment, après une manifestation aussi universelle, on n’a pas renvoyé, hier soir, Louis-Philippe des Tuileries et proclamé la République ce matin.—Après cela, comme nous n’avons les nouvelles que de deux jours, nous ne savons pas bien ce qui en est à l’heure qu’il est,—et pour moi, quand je suis arrivé sur la côte,—comme il faisait encore jour, j’ai porté les yeux sur la jetée du Havre, où nous ne voyons plus maintenant que la lueur rouge du phare, pour voir si c’était toujours le drapeau tricolore qui y flottait.
—Rassurez-vous, mon voisin, lui dis-je,—les choses ne vont pas tout à fait aussi mal que vous le pensez.—Quel journal lisez-vous?
—Un journal que me prête un de mes voisins,—le National.
—Eh bien! si vous lisiez le Journal des Débats,—que ceux qui le lisent d’habitude appellent aussi «LE journal»,—vous verriez que tout est parfaitement tranquille,—que la garde nationale, les populations et les écoles, sont animées du meilleur esprit.
—Vous me rassurez.
—Je ne vous ai pas dit, mon voisin,—que cela fût non plus la vérité.
—Que voulez-vous que je croie alors?
—Ni l’un ni l’autre;—mais raisonnons un moment: la déduction que vous tirez de tout ce que vous avez vu dans le journal est parfaitement juste;—si le pays est si parfaitement d’accord, rien ne peut s’opposer à sa volonté;—je puis vous affirmer qu’on n’a, cependant, jusqu’à présent, prononcé ni la déchéance de Louis-Philippe, ni l’installation de la République;—il faut donc penser que le journal se trompe ou vous trompe;—c’est ce que nous allons examiner si vous voulez me donner du feu pour allumer ma pipe.
—Je fumerais volontiers aussi, me dit le voisin, donnez-moi du tabac.
—Tenez, en voici que je vous recommande;—il me vient d’un marchand de tabac de contrebande, fournisseur du duc d’Orléans et du duc de Nemours.—Le tabac que vend la régie, avec privilége du roi, est si mauvais, que les princes, qui devraient l’exemple de la soumission aux lois,—protégent la contrebande et fument un tabac prohibé.