Mais, dans cette situation, après vos dîners de province de huit heures,—vous refuseriez de vendre ou d’acheter cent cinquante bottes de luzerne,—vous vous défieriez comme d’un voleur d’un homme qui voudrait vous faire conclure un marché ou un arrangement,—vous n’oseriez pas décider de tuer et de saler un des porcs de votre étable.
M. DUTEIL ET M. CHAMPOLLION.—J’ai reçu un dictionnaire des hiéroglyphes, par M. Camille Duteil.—C’est un livre hardiment conçu et simplement écrit,—ayant moins pour but encore d’éclaircir les hiéroglyphes que de mettre en lumière que M. Champollion, qui en fait son état, n’y entend absolument rien.—Peut-être M. Champollion prépare-t-il un livre pour prouver la même chose à l’égard de M. Duteil.—Nous autres, ignorants, nous sommes forcés de nous en rapporter aux érudits, même pour l’opinion qu’ils ont les uns des autres.—En attendant, voici une petite anecdote à l’appui de l’opinion de M. Duteil sur M. Champollion.
C’était à l’époque où M. Denon s’occupait avec tant de zèle des antiquités égyptiennes;—il recevait fréquemment des cargaisons de momies et de papyrus.—Un brave garçon, peintre intelligent, nommé Machereau,—était chargé de démêler et de copier les hiéroglyphes,—auxquels il n’avait pas la prétention de comprendre la moindre chose.
Un jour M. Denon l’appela de grand matin, et lui dit: «Mon cher Machereau, voici de la besogne:—il faut que cela soit copié pour ce soir; j’attends M. Champollion à dîner,—je veux le régaler de la primeur de ces hiéroglyphes au dessert;—l’original est un peu vieux, déchiré et confus,—faites-nous-en une copie nette et soignée.»
Machereau se met à l’ouvrage avec ardeur;—mais à peine avait-il commencé, qu’il renverse un encrier sur la bande de papyrus. Il éponge, il essuie, il gratte,—impossible d’enlever l’encre et de découvrir une seule des figures qu’il avait à reproduire.—Je ne vous peindrai pas son désespoir.—«Le papyrus est perdu, disait-il,—mais si encore le malheur n’était arrivé qu’après une copie faite, M. Denon aurait pu me pardonner.»
Cette idée en enfanta une autre.—«Parbleu,—dit-il, depuis le temps que je copie ces maudites images, je ne vois pas en quoi elles diffèrent les unes des autres; c’est toujours une même kyrielle d’ibis, d’ânes, d’étoiles, d’hommes à têtes de chiens, etc.—Je ne sais vraiment pas l’importance qu’on y peut attacher;—toujours est-il que M. Denon va me mettre à la porte si je lui avoue mon accident.»—Il resta quelques instants abattu,—puis tout à coup il se décida à tenter un coup de désespoir.—«N’importe,—dit-il,—je vais leur faire une vingtaine de pages de crocodiles,—d’ibis, de taureaux,—de tout ce que je copie d’ordinaire;—peut-être M. Champollion ne viendra pas,—ou bien je puis soutenir que ma copie est exacte,—et que ce n’est pas ma faute si l’auteur du manuscrit manque de clarté dans son style.»
Machereau entasse les ibis, les ânesses,—les vases.—M. Champollion arrive; M. Denon invite à dîner Machereau, qui refuse; mais M. Denon insiste tellement, que Machereau est contraint d’accepter.—Le dîner se passe trop vite au gré du malheureux peintre. M. Denon lui dit: «Machereau, faites donc voir à M. Champollion ce que vous savez.»
Machereau fait répéter l’ordre,—c’est une minute de gagnée; mais elle se passe, il se lève et sort.—«Cent fois, disait-il en racontant sa mésaventure, j’eus envie de ne plus rentrer, de m’enfuir et de ne jamais remettre les pieds chez M. Denon.» Cependant il revient tour à tour pâle et cramoisi.—Il donne ses feuillets à M. Denon, qui les transmet à M. Champollion:—c’était encore une minute,—mais ce n’était qu’une minute pour retarder le moment où on allait découvrir l’imposture et l’expulser honteusement.—M. Champollion prend les prétendus hiéroglyphes,—les examine,—les lit, et explique sans hésiter—ce qui ne voulait absolument rien dire.