Le jury a été inventé sous prétexte de bon sens; il a voulu avoir de l’esprit,—il a manqué de bon sens.

Un juré est appelé à répondre sur cette question: «Un tel a-t-il fait ceci,—ou ne l’a-t-il pas fait?»—L’application de la peine ne le regarde pas, il ne doit la prendre en aucune considération.—Ce n’est pas ainsi que fait le jury; il décide dans sa volonté—s’il lui plaît ou ne lui plaît pas qu’un tel subisse telle ou telle peine; et à un appel à son bon sens et à sa conscience sur l’existence matérielle d’un fait,—il répond par des décisions aussi arbitraires que celle d’un cadi turc.

Un journal est accusé d’avoir attaqué la personne du roi,—il avoue à l’audience qu’il a prétendu attaquer la personne du roi.

Le jury interrogé répond que l’accusé n’a pas attaqué la personne du roi.

Le journal est acquitté et explique avec les autres journaux de l’opposition que le jury avait voulu donner une leçon au gouvernement.

Les journaux trouveraient sans doute fort mauvais que le gouvernement voulût donner une leçon au jury.

Cependant, s’ils approuvent que le jury,—qu’ils appellent juges citoyens et justice du pays quand ils sont acquittés, comme ils l’appellent bourgeois sans lumières quand ils sont condamnés;—s’ils approuvent que le jury juge d’après ses opinions politiques,—c’est-à-dire d’après le hasard qui fera que la majorité des douze juges appartiendra à leur parti;—il doivent admettre et louer également qu’un jury composé autrement le condamne pour leur donner une leçon.—Et alors il n’y a plus de justice,—il n’y a même plus de semblant de justice.

Rappelez-vous, d’autre part, ce que je vous ai dit,—que, sur soixante-douze places de présidents et procureurs généraux de cour royale,—il y en a quarante-deux données à des députés.

Rappelez-vous—que depuis que les marchands rendent la justice, l’assassinat est devenu un crime moins horrible que le vol, que le jury a trouvé des circonstances atténuantes dans plusieurs parricides.

D’autre part encore,—avant qu’un procès politique ne vienne à l’audience, il y a un mois que les journaux en parlent, flattent et menacent les juges; en un mot, grâce à la presse, il faut qu’un juge aime assez la justice pour lui sacrifier jusqu’à la réputation de la justice.