UN HOMME ET UNE FEMME

Dans une chambre élégante, au second étage d’une maison de la rue Caumartin, était nonchalamment assise, ou plutôt à demi couchée sur une causeuse, une femme encore jeune; sa beauté était si bien dans tout son éclat, qu’elle ne pouvait que diminuer. Peut-être était-elle moins belle hier; mais, à coup sûr, elle sera moins belle demain; en arrangeant ses cheveux, elle s’était trouvée bien, et elle avait soupiré; elle avait songé à ces rêves d’amour de sa première jeunesse qui ne s’étaient pas réalisés, et qu’il ne serait bientôt plus temps d’essayer; elle sentait cette vague tristesse que l’on éprouve en voyant l’aube colorer les rideaux lorsqu’on n’a pu encore reposer, la nuit finie avant que les yeux se soient fermés. Un gros chat blanc frottait son dos soyeux sur ses pieds sans pouvoir attirer son attention.

Dans une chambre passablement en désordre, au quatrième étage d’une maison de la rue du Sentier, un jeune homme venait de mettre sa cravate; il se trouvait bien et soupirait. Il songeait à ces rêves d’amour qui charmaient sa mansarde, et dont la réalisation semblait fuir devant lui. Il n’y avait avec lui qu’une souris qui rongeait une botte sous une commode.

Madame L..., de son côté, se représentait l’homme qu’elle aurait aimé. Si le hasard le lui eût fait rencontrer, il aurait été grand, bien fait; sa figure, ombragée de cheveux noirs, aurait été noble et imposante, et elle lui eût désiré l’imagination d’un poëte et le cœur naïf d’un enfant... l’esprit vif, mais sans empressement de le montrer.

Lucien songeait à la femme qu’il devait nécessairement rencontrer un jour ou un autre. Elle était petite et svelte, elle avait des yeux bleus et des cheveux blonds, quelque chose de voilé dans le regard et d’aérien dans la démarche, et dans le cœur cette conscience de faiblesse qui fait chercher un appui.

Si vous voulez connaître mes héros: Lucien était de moyenne taille; des cheveux d’un beau blond cendré, accompagnés d’une figure douce et avenante; il ne manquait pas d’une sorte d’esprit, mais c’était un esprit bruyant et forçant l’attention.

Madame L... était grande, et d’une remarquable noblesse dans sa démarche; elle avait alors cet embonpoint qui donne aux femmes une seconde beauté; ses yeux bruns avaient une singulière expression de puissance intellectuelle.

Madame L... se leva et sonna sa femme de chambre, pour achever sa toilette. Lucien se leva, ne sonna pas parce qu’il ne serait venu personne, et termina lui-même les apprêts de son triomphe.

Madame L... monta dans un fiacre avec sa mère.

Lucien monta seul dans un cabriolet.