»J’ai acheté une petite maison à une lieue de Paris, sur le bord de la rivière. C’est là que je passerai le reste de ma vie.
»Mais il est une chose que je tiens à vous faire comprendre. Il n’y a dans ma résolution ni désespoir ni même chagrin; je ne me suis pas faite ermite. Ma maison est jolie et bien rangée; j’y ai rassemblé tout ce qui peut en rendre le séjour agréable. J’y veux être, j’y suis heureuse; je vous ai divinisé dans mon cœur, je vous aime... sans égoïsme... Tout ce qui vous donnera un moment de bonheur, de plaisir, fût-ce aux bras d’une autre femme, je m’en réjouirai.
»Venez une fois me voir. Je me suis fait une jolie chambre; mais il faut qu’elle soit consacrée par votre présence. J’ai des acacias en fleur; mais il faut qu’ils aient un moment ombragé votre front. Quand vous serez venu une fois, vous ne viendrez plus si vous voulez; vous reviendrez si cela vous plaît et quand cela vous plaira. Je vous attendrai toujours, mais sans impatience, sans colère, sans chagrin quand vous ne serez pas venu; quand vous viendrez, à quelque époque, à quelque heure que vous arriviez, vous me trouverez heureuse de vous voir, toujours vous attendant; vous viendrez comme amant ou comme ami; vous viendrez être aimé ou être consolé; vous me raconterez vos peines et vos plaisirs; vous me ferez vos confidences entières; je vous donnerai des conseils, et mes conseils seront bons à suivre: dans la solitude où je vivrai avec ma mère, qui, livrée à ses pratiques de dévotion, ne me parle jamais, je serai si exclusivement occupée de vous et de vos intérêts, que personne, pas même vous, ne pourra leur consacrer autant de temps et les connaître aussi bien.
»Quand vous serez amoureux, je discernerai si l’objet de votre amour en est digne, si elle vous aime réellement; je vous apprendrai les pièges des coquettes, et je ne vous laisserai pas vous exposer à aimer seul... Vous ne pourriez peut-être pas prendre la résolution que j’ai prise, et alors il faudrait mourir. Je veillerai sur vous de près comme de loin, je serai votre bon ange. Il y aura des jours... des heures... où la vie vous semblera lourde...; vous viendrez dans ma maison, je vous jouerai sur la harpe les airs que vous aimez; je vous écouterai, je m’affligerai de vos chagrins, car ce sont les seuls qui pourront désormais m’atteindre; vous serez cinq ans sans venir: au bout de cinq ans, vous arriverez sans être annoncé, vous me trouverez vous attendant. Dans ma chambre seront les fleurs dont vous aimez le parfum. Jamais une plainte ne sortira de ma bouche... Mon visage ne vous montrera que du bonheur. Adieu!... je vous attends; pour cette fois seulement, je vous demande de venir.»
Lucien partit à l’instant, et arriva une heure après à la petite maison de madame L...
Il trouva facilement la maisonnette indiquée; elle était basse et presque cachée sous des acacias. Il hésita au moment de frapper; son cœur battait violemment. Une domestique vint lui ouvrir. Ce n’était plus celle qu’avait autrefois madame L..., et elle paraissait être la seule de la maison. C’était loin d’être une coquette femme de chambre: c’était une grosse fille, propre, avenante, maladroite; elle se fit répéter deux fois le nom de Lucien, et vint lui dire qu’il pouvait entrer.
Il trouva madame L... nonchalamment assise sur un divan. Il ne reconnut aucun des meubles qu’il avait vus chez elle autrefois. La chambre était tapissée d’une étoffe de laine d’un bleu de la nuance de bluet. Les rideaux du lit et ceux des fenêtres étaient bleus et blancs; les divans, les grands fauteuils étaient bleus, le tapis avait des rosaces variées sur un fond bleu d’une grande richesse. Pour madame L..., elle était vêtue d’une robe de cachemire blanc, dont les plis n’étaient formés que par une ceinture qui dessinait la taille sans la presser; ses cheveux, en nombreuses et épaisses boucles, retombaient sur les côtés de son visage.
Jamais Lucien ne l’avait vue si belle. Elle était si heureuse! Quand ils furent seuls, Lucien, troublé, demeura longtemps sans prononcer une seule parole: il se sentait oppressé. Tout, autour de madame L..., avait un air de bonheur qui donnait à Lucien envie de pleurer. Cette femme était si heureuse de l’aimer, si heureuse d’avoir tout abandonné pour lui!
Elle, elle le regardait avec attention, comme pour se faire des souvenirs bien arrêtés, pour se mettre dans l’esprit une empreinte qui ne devait pas être souvent renouvelée.
Le premier mot qui vint aux lèvres de Lucien fut le nom de madame L...