Il sortit de la maison sans savoir où aller; il n’avait plus d’intérêt à rien, il n’avait aucune raison d’être dans un lieu plutôt que dans un autre; son illusion perdue, la vie lui paraissait devenue un chemin circulaire qui ne conduit à rien.

Il rentra chez lui le soir, en proie au plus profond découragement; il n’entendait pas ce qu’on lui disait ou répondait à peine; ce n’était plus de la distraction, c’était de l’abattement; il avait l’air si malheureux, que sa femme en eut pitié et lui demanda s’il était malade; sur sa réponse négative, elle lui demanda s’il était affligé. Cette sollicitude, passant des maux du corps à ceux du cœur, était d’abord un devoir, ensuite un sentiment affectueux. Roger se reprocha tout ce qu’il avait ôté de sa vie à cette bonne créature pour cette vieille femme dont la mystification le rendait si malheureux.

Il resta plus longtemps que de coutume dans la chambre de sa femme, et, quand, lui donnant une bougie, elle lui dit: «Bonsoir,» il hésita un moment; mais un refus l’eût tellement blessé, qu’il n’osa pas s’y exposer.

Le lendemain, il ne sortit pas; il s’occupa de quelques travaux dans le jardin; il changea la disposition des meubles de la chambre; il s’enquit si sa robe de chambre était en bon état; en un mot, il était facile de voir que ses pensées ne l’entraînaient plus dehors.

Cependant, par moments, il prenait ce qu’il avait vu à Ingouville pour un rêve; sa mémoire lui retraçait bien le vieux visage; mais il lui semblait voir en même temps derrière lui une autre figure, la figure de son inconnue, fraîche et souriante.

XX

MMM. à Vilhem.

«Qu’êtes-vous donc devenu, mon ami, que je ne reçois plus de vos lettres, de vos lettres qui me sont si précieuses et si chères? Êtes-vous malade ou m’avez-vous oubliée? Triste ou malheureux, vous auriez confié vos chagrins à mon cœur. Je ne puis croire que vous ne l’eussiez pas fait; c’est la seule infidélité que je ne vous pardonnerais pas. J’espère, du reste, que quelque chasse lointaine, quelque plaisir est ce qui vous a distrait de moi. Hier, j’ai relu quelque chose de vous; une phrase m’a frappée: «Une vie sans amour, c’est une prairie sans fleur, c’est une fleur sans éclat et sans parfum.»

»Cela est bien vrai, mon ami, quand je me rappelle ce que c’était que mon existence avant de vous connaître; je ne comprends pas où je trouvais la force de supporter une vie si pesante et si désintéressée de tout. Je suis heureuse, cher Vilhem, je suis bien heureuse; votre amour me fait une si belle part dans la vie, que je me laisse aller à prendre en pitié tout ce qui m’entoure; cela me rend bonne et indulgente pour tout le monde; j’ai tant de bonheur à moi toute seule, que je crois en avoir dérobé une partie, et que je voudrais le cacher même à Dieu pour ne pas exciter l’envie.

»Que ne puis-je, mon ami, remplir votre existence comme vous remplissez la mienne! Que vous m’aimeriez, si vous étiez aussi heureux que moi! Certes, vous n’auriez pas été si longtemps sans m’écrire. Votre silence m’inquiète et trouble le bonheur calme que vous m’avez donné. Je n’ose m’entretenir moi-même ni vous entretenir de ce bonheur; ma fatuité pourrait irriter le sort et le faire m’infliger de tristes expiations.»