Depuis ce temps, les conditions peu morales du divorce et des secondes noces ont été de part et d’autres fidèlement exécutées.
Cependant Jean dit quelquefois que Prosper le rencontre trop souvent, qu’il l’attend à tous les coins de rue et lui fait, aux termes du traité, payer un nombre prodigieux de verres de vin.
Prosper dit que Jean semble l’éviter, et ne paraît jamais partager le plaisir que lui, Prosper, éprouve à rencontrer un ancien ami. Il se plaint d’avoir fait un ingrat.
Ici, Laurent-Jan, à qui je raconte l’histoire, m’interrompt, et me dit:
—Oh! ah! des ingrats! tout le monde prétend avoir fait des ingrats. Où sont donc les ingrats, alors? demandez à qui vous voudrez: «Monsieur, êtes-vous un ingrat?» on vous répondra: «Non, monsieur; j’en ai fait et je ne le suis pas.» Où sont donc les ingrats? Il faut que ce soient les mêmes que les bienfaiteurs.
VOYAGE DANS PARIS
Il y a un aspect auquel j’ai besoin de m’accoutumer de nouveau, chaque fois que je reviens à Paris: c’est l’aspect des maisons. Dans cette belle et riche campagne de Normandie, que j’habite pendant la plus grande partie de l’année, la plupart des maisons n’ont qu’un étage; on monte deux ou trois marches de pierre, et l’on est arrivé. Au-dessus des chambres est un grenier; le toit est un chaume couvert de mousse du côté du nord, et surmonté d’iris au feuillage aigu. La maison du maire, quelquefois, a un second étage et elle est couverte en tuiles, peut-être même en ardoises; mais il l’habite en entier avec sa famille. Si quelqu’un veut avoir une maison, il la bâtit plus loin; personne ne s’avise de bâtir sa maison sur la maison d’un autre.
Dans les villes, et surtout à Paris, les logis sont superposés, et les gens logés comme on serre des vêtements dans les différents tiroirs d’une commode. A cause de l’habitude, cela ne paraît pas singulier aux habitants des villes; mais, si je vous disais qu’en Bretagne, par exemple, il y a dans les campagnes des lits à deux étages, je suis sûr que vous trouveriez extraordinaire cet usage, qui n’est qu’un faible diminutif de la forme des maisons, à laquelle vous ne faites pas attention.
Chaque maison, à Paris, est une montagne qui est habitée depuis la vallée jusqu’à son sommet: vous y pouvez remarquer facilement les différences de mœurs qui ont de tout temps été signalées entre l’habitant des basses terres et l’habitant de la montagne.
En Écosse, dans les Alpes et dans les Pyrénées, l’habitant de la vallée se livre au commerce; il est intéressé, économe, un peu avare, un peu voleur, mais jamais il n’emploiera la force pour s’approprier le bien d’autrui; il vend à faux poids de faux café mêlé de fausse chicorée; car on est arrivé à falsifier la falsification! il mélange ses denrées de quelques substances vénéneuses, il est vrai, mais de peu de valeur, et qui prennent celle des denrées auxquelles on les mêle; et comme le poison lui-même est vendu à faux poids, ce n’est pas très dangereux. Puis tout doucement il devient la justice sous le nom de juré, et le gouvernement sous le nom d’électeur.