Le montagnard, l’habitant du sommet de la maison, est pauvre, mais jeune, ardent, impétueux; il est franc et loyal, amoureux de la liberté, peintre, musicien ou poëte. Les femmes sont jeunes, jolies, gaies et insoucieuses comme les moineaux, qui seuls logent plus haut qu’elles. Ingénieux moineaux! comme ils ont appris à connaître l’homme! comme ils savent bien que les pauvres sont seuls généreux! Ce n’est pas aux habitants de la plaine, aux boutiquiers d’en bas qu’ils iraient demander à dîner: ils craindraient d’être eux-mêmes le dîner; tandis que l’hospitalité des montagnards est célèbre: les gens qui n’ont pas assez de pain sont les seuls qui partagent avec ceux qui n’en ont pas du tout. L’habitant de la montagne, outre sa jeunesse, sa santé, sa gaieté, possède encore un luxe: il a de l’air à discrétion. On sait que la ration d’un homme est de sept cent quatre-vingt-six litres d’air par heure. L’habitant de la plaine vit à moins; du reste, il n’y tient pas autrement: cela ne se vend pas.
Vous n’êtes pas sans avoir lu de longs récits de voyageurs dans les Alpes, dans les Pyrénées et ailleurs; comme ils sont fiers d’avoir gravi telle ou telle montagne, tel ou tel pic! comme ils vous en donnent juste la mesure par mètres, centimètres et millimètres! Pauvre gens! l’habitant d’une mansarde à Paris n’est pas si fier, et pourtant qu’êtes-vous auprès de lui? En supposant qu’il rentre chez lui trois fois par jour, pour déjeuner, pour dîner et pour dormir, au bout de cinquante ans il aura gravi trois millions deux cent soixante-douze mille pieds, il aura fait un peu moins de six cents lieues... dans son escalier!
Pour ne laisser aucune infériorité aux montagnards des maisons de Paris, on a voulu qu’ils ne courussent pas moins de dangers que les autres habitants des montagnes; on monte de la plaine à la cime par un chemin roide et tournant, qui donnait déjà des vertiges avant qu’on eût conçu l’idée ingénieuse de le rendre glissant... au moyen de la cire.
Il faut dire que l’usage absurde de cirer les escaliers et les appartements tient à une sotte et impuissante vanité, dont les exemples ne sont pas rares. Les premiers qui ont imaginé de cirer les appartements et les escaliers ont ensuite couvert les uns et les autres de tapis; les autres ont trouvé que cela avait l’air riche: ils ont ciré, frotté leurs chambres et leurs escaliers; mais ils se sont abstenus des tapis, qui coûtent fort cher. Cette ridicule habitude coûte par an la vie à trois ou quatre personnes à Paris, cause un nombre infini de fractures et de luxations, sans parler des chutes qui ne sont que douloureuses.
C’est le même sentiment qui a fait, depuis quelques années, adopter aux femmes des jupes démesurément longues. Cette forme de vêtement a une sorte de grâce majestueuse qui l’a fait adopter par les femmes qui ont des voitures. Celles qui vont à pied ou, qui pis est, en omnibus, se sont empressées de l’adopter. Elles ramassent la boue des rues avec le bord de leur robe et en déposent une partie sur leurs bas.
C’est, en vérité, un charmant pays aujourd’hui que ce Paris, dans lequel j’entreprends un voyage. Depuis longtemps et partout, il y a des choses qui se vendent, même des choses qui perdent tout leur prix quand elles sont vendues. Mais les idées libérales ont singulièrement pris le dessus; on a renversé une foule d’abus qui ont longtemps régné sur la société. Autrefois, il y avait une aristocratie dans laquelle ne pouvaient entrer que quelques personnes privilégiées; il fallait, pour être du monde et du beau monde, il fallait que le hasard vous fît sortir d’une bonne famille et vous donnât un beau nom. A la rigueur, vous étiez encore un homme comme il faut, quoique déjà dans un rang inférieur, si vous aviez fait quelque belle action à la guerre, si vous étiez un grand poëte, un grand musicien ou un grand peintre. Ces odieux privilèges ont disparu, et c’est bien plus commode.
Je viens d’envoyer mon domestique m’acheter, pour deux francs cinquante centimes, une paire de gants d’une certaine nuance de jaune qui suffit pour me ranger parmi les gens de bonne société. Je sais qu’on a des gants à peu près pareils pour vingt-neuf sous; mais les gens délicats ne s’y laissent pas prendre. Avec des gants à vingt-neuf sous, on est ce qu’était autrefois la noblesse trop nouvelle, la noblesse dont les titres n’étaient pas bien établis. Une mercière peut faire maintenant tout ce que faisaient alors d’Hozier et les autres généalogistes. L’aristocratie admet beaucoup plus de monde depuis qu’elle se compose des gens qui possèdent cinquante sous; pour cinquante sous, on s’attire tout autant de considération, d’égards et même d’envie et de haine, qu’en pouvait exciter l’ancienne aristocratie.
Par le même progrès, on a bien aplani les chemins qui mènent aux honneurs, aux dignités et au pouvoir; autrefois, il fallait apprendre les lois, la politique, etc.; il fallait conquérir une grande réputation d’intégrité ou de capacité: cela excluait assez souvent les niais, les imbéciles, les sots, les ignorants, les fripons, en un mot une notable partie des habitants du pays: mais cet abus odieux avait duré trop longtemps; un pauvre diable qui naissait bête avec beaucoup de travail, d’audace, d’opiniâtreté, arrivait à devenir un sot, et voilà tout. Mais, aujourd’hui qu’il suffit, pour avoir part au gouvernement, de posséder un certain nombre de fenêtres, ceux qui n’en ont pas de naissance, et qui ont de l’intelligence, trouvent bien moyen d’en épouser quelques-unes, ou ils en gagnent, ou ils en volent: cela est à la portée de tout le monde.
J’ai mes gants... mes gants jaunes. Que me faut-il encore pour sortir? Une canne. Qu’est-ce qu’une canne? C’est un bâton. Ce doit être un bâton noueux, très fort... sur lequel on peut s’appuyer lorsqu’on est fatigué, avec lequel on peut se défendre en cas de mauvaise rencontre? Nullement; la police ne s’est pas encore expliquée sur les bâtons; mais, en général, elle ne veut pas que les honnêtes gens soient armés: toute canne à dard, tout poignard, tout couteau, tout pistolet, expose celui qui le porte à payer une amende de quinze francs. Le bourgeois honnête qui ne veut pas avoir de démêlés avec la justice, se donne bien garde d’en porter. Le voleur, l’assassin, qui, dans l’exercice de son état, s’expose à l’échafaud, se soucie peu d’encourir quinze francs d’amende en sus de la mort. C’est fort commode pour MM. les voleurs et MM. les assassins.
Si, d’une part, la police ne veut pas que les bourgeois soient armés, d’autre part la mode veut qu’on porte de petites badines minces, légères, fragiles, qui se brisent si on les laisse tomber. La canne est un ornement, comme une épingle à la chemise.