Mais où est mon chapeau? Après l’avoir bien cherché, je découvre qu’un homme qui est venu me voir ce matin s’est assis dessus, et y est resté environ cinq quarts d’heure. Je n’ai plus de chapeau. C’est dimanche aujourd’hui, les boutiques sont fermées. Je ne puis avoir de chapeau que demain. Je n’ai que ma casquette de voyage; mais on ne peut sortir en casquette: il vaudrait mieux avoir commis les crimes les plus affreux que d’être rencontré avec une casquette. Si je sortais en casquette, je ne serais plus un monsieur, je serais un homme. Il suffit d’entendre une fois une petite bourgeoise, à laquelle on dit qu’il est venu quelqu’un, demander si c’est un homme ou un monsieur, pour ne s’exposer jamais à faire dire de soi qu’on est un homme.

Je ne sortirai pas; je me mettrai en route demain.

Les boutiques.

Quand on a affaire aux hommes, il faut se défier de la logique et du sens commun: ces deux guides ne sont bons qu’à vous égarer. En effet, allez demander à un philosophe retiré dans quelque asile solitaire ce qui se doit vendre le plus et le mieux dans une ville comme Paris, et ce qui doit se vendre le meilleur marché; le philosophe, préjugeant d’après la logique et le bon sens, vous répondra sans hésiter:

—Le pain, la viande, le vin, en un mot les choses indispensables.

Eh bien, le philosophe aura dit une lourde sottise. En effet, grâce à la vanité des peuples et à l’intelligence des gouvernements, il est arrivé que les choses de première nécessité sont frappées d’impôts, de protections d’une telle façon, qu’une fraction de la ville prend le parti de s’en passer tout à fait, et qu’un nombre beaucoup plus grand n’en consomme qu’une partie de ce qui lui serait nécessaire. Mais, en retour, toutes les futilités inutiles, toutes les choses superflues sont à très bon marché, et il s’en vend autant qu’on en peut faire; de sorte que, le luxe étant à si bon marché et le besoin à si haut prix, et, d’ailleurs, la vanité se payant moins de prétextes et de semblants que l’estomac, le superflu est devenu tout doucement le nécessaire, le nécessaire est traité comme s’il était le superflu; on s’en occupe... après... plus tard... quand on a le temps, s’il reste de l’argent.

D’abord on s’habille, on se pare, on se déguise en riche; ensuite on mange, on boit, on se chauffe avec le reste, quand il reste quelque chose.

Ces réflexions me sont suggérées par l’aspect des boutiques que je vois dans la rue. Du premier coup d’œil, je vois un boulanger,—deux marchands de nouveautés,—deux marchands de vins,—trois épiciers; le boulanger est auprès d’un des magasins de nouveautés. Le boulanger a sur sa porte une pancarte où on lit:

«Vu l’augmentation du prix de la farine, le prix du pain sera porté cette quinzaine à... la livre.»

Voilà quatre quinzaines qu’on change cette pancarte, et que, chaque fois, elle signale une augmentation.